Nasr Lakhsassi
Enseignant, syndicaliste FSU, professeur de l’enseignement professionnel (PLP).
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Billet de blog 18 nov. 2021

Ces enfants qui « n'aiment pas l'école »

Dans un monde où la formation initiale des jeunes devient de plus en plus un marché, tous les moyens sont bons pour promouvoir l’apprentissage. Ainsi des entreprises peuvent ouvrir et fermer des centres de formation. Christian Sauce analyse, à travers ce billet, les enjeux d’une telle politique qui dénigre voire détruit l’enseignement public tout en exprimant son attachement à l'école publique.

Nasr Lakhsassi
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Pour nous vendre la formation patronale par l’apprentissage, tous les arguments sont bons. Parmi ceux-ci, on retrouve en bonne place les éléments de langage de l’excellence, de la voie royale, du  tremplin et de l’eldorado. Mais il en existe un beaucoup plus vicieux : l’apprentissage est la solution idéale pour les enfants qui n’aiment pas l’école ! Que peut-il bien se cacher derrière cette assertion ?

 Dans un rapport du Sénat, rendu public le 28 septembre 2021, la rapporteuse socialiste Monique Lubin écrit notamment ceci : « L’apprentissage constitue une voie vers l’emploi que les pouvoirs publics cherchent à promouvoir, notamment en faveur des jeunes pour lesquels l’enseignement scolaire classique n’est pas adapté. Ce mode de formation permet en outre à l’apprenti de bénéficier d’un revenu, ce qui peut constituer un facteur décisif pour les jeunes issus de milieux modestes. »

 Le constat est sans équivoque : pour les pouvoirs publics, l’école classique n’est pas « adaptée » pour un certain nombre de nos jeunes et la formation par apprentissage se révèle alors salvatrice, en particulier pour ceux issus des milieux modestes !

 L’enseignement scolaire classique !

Pour être clair, ce sont les Collèges et les Lycées généraux et techniques ! Mais aussi les Lycées professionnels, originalité du système éducatif français, créés en 1959 par De Gaulle, afin que ce soit l’état - et non le patronat- qui forme la main d’œuvre salariée dont le pays avait besoin.

Mais comme encore aujourd’hui ceux qui décident de l’avenir de nos enfants font de longues études et ne mettent jamais leurs enfants en enseignement professionnel, les LP ont progressivement disparu des radars du système éducatif. Combien de fois avons-nous dû expliquer à des militants politiques de droite et de gauche, à des journalistes, à des enseignants (!), ce qu’étaient nos établissements. Leur méconnaissance est d’ailleurs coupable puisqu’elle a facilité la manipulation des esprits avec l’idéalisation de l’apprentissage !

Voilà donc leur révolution copernicienne : dans la République française, comme l’école ne serait plus à même d’éduquer un certain nombre de nos enfants, c’est au patronat que l’état délègue la charge de les « former » et de les rendre employables…non sans les avoir triés et sélectionnés auparavant ! Cerise sur le gâteau : grâce à ce système de « formation », ces jeunes – apprentis - bénéficient même d’un salaire (très modeste !) qu’ils ont le bonheur et la chance de pouvoir ramener dans leurs familles (aux revenus modestes !) afin de mettre du beurre dans les épinards !!! Si Zola était encore là, il en ferait  tout un roman !

Mais comment a-t-on pu en arriver-là, 150 ans après les lois sur l’école gratuite et l’interdiction du travail des enfants !

Il est en effet important de mettre les choses au point : si les employeurs sont friands de jeunes en apprentissage post-bac, il n’en demeure pas moins que 275.000 apprentis (dont 57 % de filles) y sont en formation aux niveaux infra-bac (CAP, Bac Pro, Brevet Professionnel). Parmi ceux-là, 125.180 ont moins de 18 ans et 23.185 ont même 15 ans voire moins (RERS 2020) ! On trouve en effet des jeunes alternants de 14 ans dans les Maisons Familiales et Rurales (MFR) en 4ème et 3ème d’orientation : sur deux ans, ils passent 32 semaines en MFR et 44 semaines en entreprises, sans salaire ni gratification !!! On est très très loin de l’école !

 En 2021, la France recense 4.161.000 jeunes de 15 à 19 ans. 8,2 % sont décrocheurs scolaires et 6,6 % sont en formation par apprentissage. On peut donc légitimement affirmer qu’au minimum, 15 % de nos adolescents ne seraient pas « adaptés » à l’enseignement scolaire. Mais alors, pour comprendre, qui sont ces réfractaires de l’école ?

Interrogés en 2012 par une association étudiante, l’Afev, 35 % d’entre-eux indiquaient être découragés par leurs résultats scolaires et 30 % ne comprenaient pas ce qu’ils faisaient à l’école. Cependant, d’autres réponses auraient dû interpeller nos responsables de l’éducation nationale : « Interrogés sur ce qui leur a manqué lorsqu’ils étaient à l’école, ils répondent qu’ils auraient souhaité “ quelqu’un qui les motive et leur donne confiance ” (51 %), bénéficier de “ conditions de travail plus sereines à l’école ” (37 %), d’un “ suivi personnalisé pour leurs difficultés ” (32 %), et de pourvoir “ découvrir plusieurs métiers ” (32 %). »

Une autre enquête de 2016, cette fois-ci de L’Étudiant, indique que 60,5 % des jeunes qui ont décroché et quitté l’école l’ont fait parce qu’ils « voulaient gagner de l’argent. » !! Cela a le mérite de la clarté ! Toutes ces réponses sont donc loin d’être le témoignage que ces enfants et ces jeunes ne sont pas faits pour l’école ! Elles expriment le plus souvent une forte défiance et une sacrée remise en question de l’école telle qu’elle est conçue aujourd’hui.

 Quelle est donc la réponse de nos gouvernants au malaise voire aux souffrances de ces adolescents ?

Absolument pas la refondation de l’école afin de donner ou de redonner l’envie à tous ces jeunes d’y aller ! Non, elle est d’encourager les parcours individuels, type « 1jeune1solution » et plus particulièrement de glorifier la formation patronale par l’apprentissage ! L’Ifrap, institut très libéral, le résume on ne peut mieux : « Les dispositifs (d’aide aux jeunes) tentent de combler les défaillances du système scolaire français d'où 95.000 jeunes sortent chaque année sans aucune qualification. Il faudrait donc en amont prévoir une réforme de l'Éducation nationale qui permette de faire baisser drastiquement le nombre de jeunes sans formation, sans diplôme et sans emploi en s'inspirant du système allemand qui privilégie l'apprentissage. » !

Pas besoin de faire dessin ! Haro sur l’école et vive l’entreprise rédemptrice !

 Il y a bien d’autres raisons qui amènent des jeunes à ne plus avoir envie d’aller à l’école. Les enfants de la bourgeoisie et des agglomérations décrochent nettement moins que les enfants d’ouvriers et que ceux qui vivent dans des zones rurales isolées !

Pour Jessie Malet, dans Décrochage et déscolarisation, « les familles en situation de précarité, voire de pauvreté sont elles-mêmes dévalorisées et les parents, surtout les mères, principales interlocutrices des personnels scolaires, ne peuvent apporter une alternative aux processus de retrait ou d’éviction scolaire de leurs enfants. Ainsi, la déscolarisation ou arrêt de scolarité avant 16 ans renvoie de manière aiguë aux inégalités sociales. »

Il est quand même inadmissible que dans la 5ème puissance mondiale des gamins décrochent puis abandonnent l’école à cause de la situation économique de leurs familles ! Même l’OCDE tape sur les doigts de nos gouvernants : «  En 2018, près de 80.000 jeunes sont sortis du système scolaire sans diplôme. Ils ne sont ni en études, ni en formation, ni en emploi pour de longues périodes. Ils viennent généralement des milieux défavorisés…La France ne fait pas assez d’efforts sur la formation. » (18/11/21) !

À l’évidence, la situation de ces enfants et adolescents, soi-disant « non adaptés » à l’enseignement scolaire classique, et bien souvent en souffrance, mérite beaucoup mieux comme réponse que les choix idéologiques de nos apprentis sorciers pour favoriser le juteux marché de la formation professionnelle !

D’autant plus que ceux qui regrettent d’avoir quitté l’école sont aussi fort nombreux à exprimer leurs sentiments dans la presse ou sur les réseaux sociaux : « C'est très important l'école. J'ai été la première à ne pas travailler, à faire n'importe quoi pour vous dire la vérité. Aujourd'hui, je le regrette terriblement ». 

Écoutons aussi ceux qui persévèrent grâce aux acteurs du système scolaire : « J’avais le sentiment d’être dans une spirale infernale. J’étais persuadée que ça ne s’arrêterait jamais, alors j’ai commencé à me dire que tout serait plus simple si j’arrêtais l’école classique et que je prenais des cours par correspondance…Et puis, le proviseur et une association ont fait une intervention dans ma classe. Cette fois-ci, j’ai eu le sentiment qu’ils parlaient de moi. Ils nous ont donné des exemples d’élèves qui avaient eu un parcours difficile et qui avaient, malgré tout, réussi à s’en sortir. Je me souviens qu’ils nous ont parlé d’un homme en chaise roulante qui a réussi à devenir champion de handisport. Ça m’a redonné la motivation dont j’avais besoin. En persévérant, je pouvais y arriver. »

 Il est donc grand temps de s’opposer au dénigrement voire à la destruction systématiques de notre éducation nationale.

Il est grand temps de revenir aux fondamentaux de l’école dans une société démocratique et de ne plus écouter les sirènes des destructeurs de l’enseignement public pour le plus grand profit des écoles privées, des boîtes à soupe et des centres de formation d’entreprises.

Ceux qui nous disent à longueur de temps que l’apprentissage est excellent pour les enfants qui ne sont pas faits pour l’école ne servent que leurs propres intérêts. Combattons-les systématiquement : leurs discours sont extrêmement dangereux pour l’avenir de nos jeunes et de notre société.

 FAISONS VIVRE L’ECOLE !!!

 Christian Sauce

 N.B : 160 millions d’enfants dans le monde sont forcés d’aller travailler. 258 millions ne sont pas scolarisés. Très nombreux sont ceux qui doivent rêver d’y aller. Certains, qui ont ce bonheur-là, font des dizaines de kilomètres à pied ou en courant pour s’y rendre !

En France, en 2021, l’eldorado et la voie royale, c’est l’apprentissage dès 15 ans, voire 14 ans ! Qui régresse ???

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