L’apprentissage, voie royale… mais pas pour tout le monde !

La ministre du travail s'est une nouvelle fois félicitée des bons chiffres de l'apprentissage : « Les données pour 2021 témoignent d’une dynamique très positive ». Rien de bien étonnant quand on sait que les employeurs perçoivent des primes pour chaque recrutement ! Mais ce que l'on sait moins c'est la réalité quotidienne des conditions de recrutement et de travail des apprentis eux-mêmes.

Si vous voulez engranger de l’énergie positive pour toute une journée, rien de plus simple ! Il vous suffit de taper « Apprentissage » sur votre moteur de recherche préféré et là ça dégouline ! Prenons l’exemple des 20 et 21 septembre : « Pourquoi l’apprentissage fait un carton ? » TF1 ; « Le secteur de l’apprentissage recrute » France Bleu ; « L’apprentissage, une filière d’avenir » France 3 ; « L’apprentissage, la voie royale pour un job » La Montagne ; « L’apprentissage, voie royale des futurs cuisiniers » Ouest-France…

En seulement 2 jours, vous en prenez plein les yeux et les oreilles.

Si vous avez quelques inquiétudes sur l’avenir de vos enfants, il faudrait être foldingue pour ne pas entendre le chant quotidien des sirènes médiatiques sur l’eldorado, la voie royale, le tremplin…qu’est la formation par apprentissage ! D’ailleurs, parents et adolescents, ce sera entièrement de votre faute si vous ne comprenez pas les messages du gouvernement, du patronat, des dirigeants d’écoles privées et publiques (!) sur l’excellence de cette formation professionnelle, eux qui s’échinent à longueur de journée, la main sur le cœur, à trouver une solution pour chaque jeune de notre pays !

Et il faut reconnaître que ces jeunes sont aux anges ! Suffit de parcourir Twitter pour le constater : dans les « pubs » pour les centres de formation par apprentissage des grandes entreprises, des grandes écoles, des CFA…nos adolescents et jeunes adultes, de toutes origines, rayonnent : « Enfin, j’ai signé mon contrat d’alternance » ; « Salon des Jeunes d’Avenirs, c’est grave bien pour les personnes qui cherchent une alternance » ; « 100 % de réussite pour notre promotion d’étudiants en alternance 2020/2021 », accompagné d’une photo avec…8 jeunes, tout sourire ! Il y a même un compte Twitter : « Pète ton alternance » !

Franchement, la couche de vernis est belle. Quelle chance nous avons ! L’école ne forme plus, les gamins ne veulent plus y aller, les enseignants sont tous (ou presque) des bons à rien…et voilà que tombe du ciel la formation patronale !

Tenez-vous bien : en 2 ans, grâce à notre gouvernement et à l’implication « magnifique » des employeurs, le nombre de Centres de Formation d’Apprentis est passé de 950 à 2700 ! Ce n’est pas un pays en marche, ça ? Il n’y a que les pisse-froid pour ne pas le reconnaître !                           

C’est donc à la limite de l’incorrection que nous allons nous aventurer à émettre un « petit » bémol. En effet, comme personne n’accorde de l’intérêt à ce que vivent les intéressés, ainsi que leurs familles, il serait bon, pour une fois, de les écouter (quand on peut car cela ne fait jamais la une) et d’évoquer leurs conditions de formation et de travail !

Commençons donc par le commencement. Une formation par apprentissage, c’est d’abord au futur apprenti de trouver un employeur. C’est d’entrée la démerde individuelle. Déjà le vernis s’effrite : « Qui dit mieux ? 99 candidatures envoyées, 0 entretien » ; « Mon contrat d’alternance prévu depuis avril vient d’être annulé. Je me remets en recherche » ; « Je suis toujours à la recherche d’une alternance afin de pouvoir débuter mon année scolaire » ; « Help ! Je suis à la recherche d’une alternance » ; « Gros gros HELP, j’ai jusqu’au 30 septembre pour trouver une entreprise »

Ces tweets tout récents ne font que confirmer l’analyse du Cereq d’avril 2018 et intitulée Mesure et analyse des conditions d’accès à l’apprentissage« Un tiers des apprentis trouve une place dans la première entreprise contactée, souvent grâce au réseau familial. Pour les autres, la recherche d’un apprentissage s’avère être une longue suite d’épreuves. » Les autres, c’est-à-dire les deux tiers !

L’apprentissage n’est donc plus un système de formation équitable mais un système de sélection et de tri : « Tous les jeunes ne sont pas égaux devant l'apprentissage. Les refus successifs (souvent non motivés), sont producteurs de souffrance, de remise en cause. Ces obstacles expliquent le découragement et l’exclusion rapide du dispositif des candidats à l’apprentissage (56 %) qui, après quelques tentatives de recherche, se sont repliés vers le lycée professionnel. Des chiffres d'autant plus inquiétants lorsqu'on les corrèle avec d'autres qui font état d'une sous-représentation des filles et des jeunes issus de l'immigration maghrébine et subsaharienne au sein des filières d'apprentissage. »

Et le rapport du Cereq précise : « S'agissant des discriminations ressenties par les jeunes de sexe féminin, le cantonnement des filles dans un nombre limité de métiers génère une sur-sélection de ces dernières et, a contrario, une sous-sélection des garçons : elles éprouvent plus de difficultés à trouver une entreprise d’accueil (elles sont deux fois plus nombreuses à avoir dû contacter cinq entreprises pour trouver un maître d’apprentissage) » ! 

Voilà la France du 21ème siècle !

Pour sa formation, « un individu » doit passer par la case Parcours du Combattant ! S’il n’y a plus de service militaire, il ne faut pas perdre de vue qu’il faut en baver pour y arriver ! L’école gratuite et obligatoire pour tous, même pas jusqu’à 18 ans, c’est ringard, surtout pour les jeunes issus de familles modestes. Il est intéressant de noter que le rapport du Cereq (dont la publication a été retardée en 2018 pour permettre à Pénicaud de présenter en toute tranquillité sa « réforme » de l’apprentissage) fait état du « repli » de jeunes vers le lycée professionnel…Le LP est transformée en voie de secours ; il n’est plus la voie d’excellence pour l’éducation et la formation professionnelle dans notre pays !

Les multiples obstacles franchis, le sésame du contrat d’apprentissage entre les mains, voilà le jeune dans une entreprise pour une grande partie de sa formation.

À entendre le patronat, ces « perles rares » vont être encadrées, chouchoutées, accompagnées vers le futur graal : l’emploi en CDI dans l’entreprise formatrice ! Mais entre l’entrée et la sortie, ça va tanguer à de multiples reprises. Comme nous vous l’avons souvent écrit*, les taux de rupture en apprentissage sont effarants : la part des contrats interrompus avant terme est de 30,10 % pour les CAP et de 26, 9 % pour les Bacs Professionnels !

Dans le détail des formations, le pourcentage grimpe à 71 % en Bac Pro Esthétique, 57 % en CAP hôtellerie-restauration, 52 % en CAP Vente des produits alimentaires, 37 % en carrosserie…Bien évidemment, c’est sûrement de la faute de ces adolescents qui n’ont ni l’envie ni le courage de travailler ! Et point celle des entrepreneurs, car si tel était le cas, ils ne recevraient pas autant d’argent de l’état sans aucune contrepartie…

Néanmoins, pour une fois, donnons la parole à ces jeunes et à leurs parents.

Il n’est pas facile de trouver trace de leur vécu car peu nombreux sont ceux qui leur accordent de l’importance. C’est donc grâce au forum de lapprenti.com que nous découvrons la réalité quotidienne d’un bon nombre d’apprentis : « J’ai commencé mon alternance le 9/08 et ce 25/08 je n’ai toujours pas signé mon contrat » ; « Ma fille aurait dû bénéficier de 5 jours de congés obligatoires et payés pour préparer son examen. La responsable lui a répondu qu’elle pourrait les prendre mais elle les a retenus sur ses congés payés » ; « Mon patron boulanger m’a demandé de venir travailler le matin avant d’aller passer mes épreuves de CAP » ; « Mon fils de 17 ans est en apprentissage cuisine. Il travaille 50 h/semaine, hors heures sup éventuelles. Il n’a toujours pas eu de rendez-vous avec la médecine du travail. Il est présent à 10 services par semaine. Il a eu seulement 2 fois 2 jours de repos consécutifs…Hier l’employeur a dit qu’il allait le licencier » ; « Je suis en contrat d’apprentissage hôtellerie employé d’étage. Ma patronne pense que apprenti = manœuvre (esclave). Je fais tout sauf ce qu’il y a dans mon contrat. S’il vous plaît, aidez-moi » ; « Apprenti BTS, mon patron m’a contraint de signer la rupture d’un commun accord car…il n’a plus droit aux aides de l’état pour ma deuxième année d’apprentissage. Je n’ai fait aucune faute » Et ainsi de suite. Il y en a des centaines comme ça !

On entend déjà dire : il faut bien que le métier rentre ! Mais quand une FORMATION se transforme en EXPLOITATION dans un silence quasi assourdissant, cela devient inadmissible et insupportable ! Le ruissellement du fric ne peut pas tout permettre ! Et en parlant finance, on allait oublier : le travail d’un apprenti mineur est rémunéré la 1ère année 419,74 € bruts et 668,47 € pour les 18/20 ans !!

Mais tous ces obstacles surmontés, ceux qui arrivent au bout de la formation vont rapidement trouver du travail, nous direz-vous. Même ça, ce n’est pas du tout évident. 41% des CAP  qui obtiennent le diplôme ne sont pas en emploi 6 mois après la sortie du dispositif. En tous les cas, seuls un tiers des apprentis, tous niveaux confondus, sont embauchés par leur entreprise d’accueil (Cereq) !!! Cela ressemble à prendre l’oseille de l’apprentissage mais pas l’apprenti qui va avec et qui a permis de percevoir la prime d’état de 5000 ou 8000 € !!

Reste le plus grave : les accidents du travail.

En moyenne, 13600 par an dont 3000 de trajet (Source Ameli). Ils sont la cause d’une quinzaine de décès, souvent de mineurs. Et des milliers de vies brisées  et d’handicapés à vie. Que celui qui a vu passer une analyse approfondie à ce sujet nous fasse signe. Car c’est l’horreur que l’on découvre sous forme de brèves dans les médias ou grâce au travail de @DuAccident : « Dans l’Aude, un apprenti boulanger a eu la main écrasée dans une machine à 5 h du matin » ; « Un apprenti de 18 ans sérieusement blessé dans un atelier de métallerie à Saint-André de Cubzac » ; « Nanterre : un jeune apprenti (15 ans) brûlé dans un accident du travail » ; « Rive-de-Gier : le bras d’un jeune apprenti boucher happé par une broyeuse » ; « Albiac : la main d’un apprenti agricole de 17 ans prise dans un semoir » ; « Isère : un apprenti de 16 ans dans un état grave après une chute de 8 mètres sur un chantier » ; « Biscarrosse : coincé sous un engin de levage, l’apprenti forestier de 20 ans est décédé » ; « Saint-Phal : un apprenti bucheron de 17 ans est décédé. Une branche de 10 mètres de long lui est tombée sur la tête » !

Arrêtons-là.

Voilà ce que le gouvernement, le patronat, des pédagogues, des syndicalistes, la quasi-totalité des médias, trouvent excellent pour l’éducation et la formation de nos enfants ! Ils sont pourtant tous parfaitement au courant des nombreuses dérives et des grandes souffrances que l’apprentissage génère. D’ailleurs, ils n’y mettent jamais leurs enfants ! Mais ils ferment fâcheusement les yeux car il y a beaucoup trop d’enjeux financiers ! Tant que ça marche, payé par nos impôts, pourquoi s’en priver.

Si l’on vivait dans un monde humaniste, cela se saurait ! Bien sûr, il y a des réussites, et heureusement vu les milliards dépensés. Mais de là à utiliser nos enfants comme argument électoraliste ou comme moyen d’engranger de l’argent sur leur dos, il y a un grand fossé que nous voulions mettre sous les yeux de nos concitoyens. Car dans le même temps, l’enseignement professionnel public sous statut scolaire et sous responsabilité de l’éducation nationale est en train de couler dans l’indifférence générale ! Est-ce acceptable ?

Christian Sauce et Nasr Lakhsassi

http://www.touteduc.fr/fr/archives/id-19231-l-apprentissage-permet-il-vraiment-de-lutter-contre-le-chomage-des-jeunes-tribune-

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.