L’apprentissage : des taux de rupture inadmissibles !

Tout à sa volonté idéologique de développer les formations par apprentissage, le gouvernement procède à la manipulation des chiffres. Tribune de Christian Sauce et Nasr Lakhsassi

L’apprentissage : des taux de rupture inadmissibles !

Début février 2021, le ministère de l’éducation nationale a mis en ligne le service « Inserjeunes » afin d’aider les élèves formulant des vœux d’orientation professionnelle à la fin de la troisième à « trouver la formation professionnelle qui leur correspondrait le mieux pour entrer dans le monde du travail. »

Tout à sa volonté idéologique de développer les formations par apprentissage, le ministère de travail a publié des données1 comparant le taux d’emploi à 6 mois des élèves sortant de la voie professionnelle scolaire et des jeunes sortant d’une formation par apprentissage. Résultat incontestable à première vue : le taux d’insertion des apprentis est de 10 à 30 % supérieur à celui des élèves de l’enseignement professionnel. Sans appel !

Dans la foulée, de nombreux médias, toujours prompts à relayer la propagande gouvernementale en faveur de l’apprentissage, n’ont pas manqué d’enfoncer le clou : « 7 jeunes sur 10 trouvent un emploi dans les six mois suivant leur sortie d’un bac pro de chaudronnier s'ils l'ont obtenu par l'apprentissage ; contre 5 jeunes sur 10 issus de la voie scolaire. Avec un CAP de métallier, 6 apprentis sur 10 s’insèrent rapidement dans l’emploi, contre 2 élèves de lycée professionnel sur 10. »2

« Les premiers résultats d'Inserjeunes dévoilés mardi 9 février 2021 montrent que six mois après leur sortie, en juin 2019, du système éducatif, 41% des lycéens professionnels sont en emploi salarié et 62% des apprentis de niveau CAP à BTS. »3

Mais ils ont presque tous oublié de s’attarder sur une des composantes essentielles de cette publication : la part des contrats d’apprentissage interrompus avant leur terme ! C’est-à-dire le pourcentage des apprentis dont la formation est interrompue, soit par démission, soit par licenciement. Un traumatisme certain quand on a 15 ans, 16 ans, 17 ans, un traumatisme tout court quel que soit l’âge de ces jeunes en formation. Il est donc facile de se gargariser de la réussite de l’apprentissage quand on oublie de préciser que des dizaines de milliers d’apprentis passent à la trappe en cours de formation ! Cela s’appelle du tri, de la sélection, puisque seuls ceux qui répondent aux critères patronaux d’employabilité peuvent découvrir « l’eldorado » ! Et de nombreux apprentis abandonnent également par manque de considération et à cause du stress que cette situation génère pour des jeunes en formation !

Entrons dans le détail : Pour les deux premiers niveaux de la formation professionnelle initiale, en concurrence immédiate avec l’enseignement professionnel sous statut scolaire, la part des contrats d’apprentissage interrompus avant le terme est de 30,10 % pour les CAP (niveau 3) et de 26,9 % pour les Bacs professionnels (niveau 4) ! Ce qui signifie que près d’1 jeune sur 3 se retrouve en difficulté voire en souffrance au cours de sa formation par apprentissage ! On leur a vendu du rêve et c’est soudain le cauchemar ! Qui peut comprendre et accepter cela ? Car excusez du peu : comme l’apprentissage accueille chaque année 270.000 jeunes de niveau 3 et 4, ce sont plus de 80.000 jeunes concernés par une interruption brutale de leur cursus de formation !4

Et le diable se cache dans les détails car 30,10 % et 26,9 % sont des moyennes sur l’ensemble des formations CAP/Bacs pros. À y regarder de plus prés, c’est horrifiant :

  • 67 % de ruptures en CAP assistant instrument de musique
  • 57 % CAP services hôtellerie-restaurant
  • 52 % CAP employé de vente produits alimentaires
  • 50 % CAP plastiques et composites
  • 48 % CAP esthétique-cosmétique
  • 44 % CAP agent de restauration
  • 43 % CAP carrosserie
  • 41 % CAP métallier (5)
  • 39 % CAP cycles et motocycles et CAP maintenance des véhicules…

Pour être encore plus précis, sur 94 CAP répertoriés par la Dares avec des effectifs suffisants pour être retenus, 46 ont un pourcentage de rupture au-delà de 30 % et 24 un pourcentage au-delà de 20 % !  Il n’en reste que 24 dont le pourcentage de ruptures est compris entre 6 et 20 % ! Une hécatombe !

Pour les Bacs Professionnels, même constat : 71 % de ruptures en esthétique-parfumerie, 52 % en services restauration, 49 % en techniques culinaires, 41 % en boulangerie-pâtisserie, 37 % en boucherie-charcuterie, 38 % en vente, 38 % en imprimerie, 37 % en carrosserie, 35 % en maintenance nautique, 34 % en installation énergétique, 33 % en chaudronnerie5, 29 % en prothésiste dentaire…Et ainsi de suite. Soit en résumé, sur 60 Bacs pros, 17 ont un taux de rupture au-delà de 30 % et 33 au-dessus de 20 % ! Et tout cela dans des secteurs essentiels de notre économie, les mêmes où les employeurs se plaignent de manquer cruellement de main d’œuvre ! Les mêmes où de nombreuses sections de Lycées Pros ont été fermées…

Le constat est sans appel : l’apprentissage n’est pas la solution magique à l’emploi des jeunes comme on l’a vu en début de cette tribune et comme on voudrait nous le faire croire pour déconsidérer  nos Lycées Professionnels, coupables de tous les maux du système de formation. Facile de démolir idéologiquement un système quand on ne met pas tous les éléments sur la table. L’apprentissage, c’est la solution patronale pour trier la main d’œuvre et ne conserver que celle qui est employable rapidement et donc rentable. D’autant plus rentable que le gouvernement ne cesse de la doper financièrement ! Enfin cette analyse ne serait pas complète s’il n’était pas fait référence à la précédente étude de la Dares6 en 2017 (campagne 2015-2016) : le taux de rupture en CAP était alors de 17, 6 %. Le taux de rupture est donc en hausse de 12 points en 3 ans ! Les entreprises rompraient-elles avec des apprentis pour prendre d’autres apprentis ? 

Il est donc indispensable et urgent de se poser des questions : comment est-on arrivé à un quasi consensus sur l’excellence de la formation patronale par apprentissage alors qu’elle est génératrice de tant d’échecs et de souffrances, en particulier aux niveaux infra-bac ? Comment des politiques, des recteurs, des inspecteurs, des chefs d’établissement et des enseignants de l’éducation nationale, des associations de parents, des syndicats et la quasi-totalité des médias peuvent qualifier de voie royale une formation qui cassent autant de nos enfants, adolescents et jeunes adultes ? Il faudra bien un jour avoir le courage et la dignité d’expliquer la pertinence de ce choix idéologique et en assumer les conséquences !

1- Insertion des jeunes après la voie professionnelle- Dares- 9/2/2021

2- L’Usine Nouvelle 10/2/2021

3- Europe 1  10/12/2021

4- Dans les formations CAP du ministère de l’agriculture, le taux de rupture est de 40,1 % !

5- Le CAP et le Bac pro mis en exergue dans L’Usine Nouvelle pour leur taux d’insertion après l’obtention du diplôme

6- L’apprentissage en 2017/ Dares

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