Confinement J-19 : cette bombe à stress post-traumatique

Le niveau de stress engendré par la privation de liberté d’aller et venir augmente en proportion avec le nombre de jours de confinement. On ne peut pas enfermer et mettre à l’arrêt un peuple sans de nombreux dommages collatéraux. Et notamment psychiques.

L’annonce du confinement a été un choc. Même s’il était prédit et attendu. Passer de l’angoisse virtuelle à la réalité crue a été un traumatisme. Pour les anciens, c’est un cauchemar qui réveille les fantômes d’un passé sombre. Pour les plus jeunes, c’est une plongée dans l’inconnu. Pour tous, c’est une angoisse profonde qui réveille et exacerbe notre mémoire traumatique collective.
Après la sidération de la mise en place du confinement, chacun a tricoté comme il l’a pu avec ses émotions. Pour certains, c’est le déni incrédule qui l’a tout d’abord emporté. D’autres ont géré leurs émotions en faisant ronfler la colère, pestant contre les prises de décisions de ce gouvernement à la communication anxiogène et maladroite. Un grand nombre de personnes sont directement passés en phase dépressive, se repliant sur elles-mêmes, confinées dans leur peur. Enfin et heureusement, après quelques jours, la majorité est parvenue à se stabiliser dans une attitude d’acceptation plus ou moins résignée.
Être privé de liberté et isolé est un traumatisme. Être spectateur impuissant du chiffre des morts qui augmente jour après jour est un traumatisme. Entendre 197 fois par jour que nous sommes en guerre est un traumatisme collectif.
Il semble donc inéluctable que plus les jours de confinement augmentent et plus certaines personnes développeront un syndrome de stress post-traumatique en réaction directe avec les traumatismes engendrés par la claustration. On ne peut pas enfermer et mettre à l’arrêt un peuple sans de nombreux dommages collatéraux. Et notamment psychiques.
Nous ne sommes pas tous égaux dans cette bataille. Entre ceux qui sont confinés dans un 15 mètres carrés au 6ème étage en soupente et ceux qui ont la chance d’avoir un jardin autour d’une maison de 150 mètres carrés, la différence est criante d'indécence. Entre ceux qui sont confinés avec leurs aimés et ceux qui crèvent de solitude en Ehpad, la différence ne frôle plus l’indécence, elle l’épouse. Il y a ceux qui peuvent se dégourdir les muscles et l’esprit en se promenant autour de leur domicile. Et il y a ceux qui descendent dans la cour de leur immeuble, plus pour la séance cardio des 6 étages sans ascenseur que pour la cour elle-même. Et ceux qui ne peuvent pas descendre tout court. Il y a ceux qui réussissent, en tricotant au jour le jour, à vivre le mieux possible tous ensemble. Et ceux pour qui c’est un drame de devoir se supporter alors que la limite du supportable était déjà loin derrière avant. Et il y a ces enfants et ces femmes livrés en huis clos, à leurs bourreaux, 24 heures sur 24. Pour ceux-là, le monde a basculé en enfer depuis 16 jours. Pour ceux-là, le sentiment d’abandon et d’impuissance doit être insupportable. Et pourtant, ils le supportent. Pas le choix, leurs options sont devenues très limitées. Leur psychisme va devoir, une nouvelle fois, s’adapter. Dans quel état sortiront-ils de chez eux quand les portes s’entrouvriront à nouveau ? Et puis, il y a ceux qui sont confinés mais partent tout de même chaque matin la peur au ventre, comme des soldats, à la guerre. Que ce soit pour combattre le virus à l’hôpital, faire fonctionner un supermarché, une pharmacie, une boulangerie ou garder les enfants du personnel hospitalier. Tous nos soignants côtoient aujourd’hui une réalité de la mort à laquelle ils n’étaient pas préparés. Pas comme ça. La fin de leur service arrivée, il leur faut ensuite gérer chaque jour leurs propres angoisses et émotions, et celles de leurs proches, afin de pouvoir continuer à mettre un pied devant l’autre lorsque le réveil sonnera le lendemain matin.
Et tant d’autres situations vécues dans l’ombre et la solitude. Je pense en particulier à toutes ces personnes pour qui le confinement engendre la reviviscence de traumas anciens dont il faut à nouveau gérer la cohorte de fantômes bien réveillés. Ceux-là sont doublement confinés : ils doivent gérer la réalité particulièrement anxiogène et leur passé traumatique qui se rappelle à eux.
Le niveau de stress engendré par la privation de liberté d’aller et venir augmente en proportion avec le nombre de jours de confinement. Selon une équipe de chercheurs du King’s College, à partir de 10 jours de confinement, le risque de souffrir d’un syndrome de stress post-traumatiques devient beaucoup plus élevé. Dans le monde d’après, il faudra gérer cette cohorte d’effets psychologiques délétères et accompagner les citoyens dans leur reconstruction. Il y aura probablement des dépressions, des comportements à risques et des comportements agressifs des personnes les plus fragilisées par ce stress de longue durée. Avoir été enfermé, couplé à la peur – consciente ou inconsciente- de mourir engendrera de nombreux cas de syndrome de stress post-traumatique. Ce problème de santé publique sera un des enjeux majeurs du gouvernement dans le monde de l’après-confinement. Chaque catastrophe traversée par un peuple est porteuse de l’espoir d’une société à la culture renouvelée, fondée sur un peu plus de solidarité. À nous, avant tout, citoyens, de nous déclarer ouvertement et en conscience, acteurs de notre résilience.
Nath-Apolline

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