Le monde après le Covid-19: le virus mute, et on aurait tout intérêt à muter aussi

Depuis quelques jours, de multiples prises de parole évoquent l’après-crise sanitaire. La plupart de ces voix s’accordent à dire que ça ne pourra pas être comment avant. Et pourtant, même sous ces mots réformateurs, grondent souvent les anciens schémas de pensée qui ont accouché de la situation actuelle.

L’arnaque de l’avant/après

Cette histoire me fait penser à ces photographies qui vantent les mérites d’un produit amincissant. La première photographie, sans aucune complaisance, montre une personne au visage morose, un peu tassée sur elle-même, les bras le long du corps et la silhouette boursoufflée. La seconde montre la même personne le visage rayonnant, de trois quarts, le buste bien droit, les mains sur les hanches, la silhouette plus tonique. Il y a fort à parier que pas un seul gramme n’a été réellement perdu. C’est juste la posture qui est plus avantageuse, aidée par la mise en lumière et un maquillage de qualité. Voilà ce que l’on peut craindre avec cette histoire « d’avant/après »-crise. Restons vigilants face aux limites dramatiques du relooking.

Si c’est sans eux, c’est sans moi

« Il faudra se battre contre ceux qui refuseront le changement » – ou toute phrase du même genre désignant un groupe de personnes à combattre, à contraindre au changement ou à faire disparaître. Ici, je m’adresse à mes ami·e·s mobilisé·e·s plus que jamais pour changer ce monde. Si c’est pour faire sans « les autres », sans celles et ceux qui ne pensent pas comme nous, si c’est pour imposer notre vision sans prendre le temps de les écouter (c’est-à-dire faire exactement ce que nous leur reprochons), si c’est renverser un système par la violence au nom du bien commun (c’est-à-dire faire bégayer une fois de plus l’histoire et oublier que toute victoire obtenue par la violence porte en elle le germe de sa propre destruction), ce sera sans moi.

Comprendre avant d’agir

« Il faudra se battre contre l’inertie de nos mauvaises habitudes. » Encore une fois, un combat ! Pourtant, qui ne sait pas que les « habitudes » ne se chassent pas ; elles se transforment en comprenant les raisons qui me poussent à faire telle ou telle chose. Sans quoi, le naturel revient au galop, et il ne s’agit pas des loups sur les pistes de Courchevel mais bien de mes comportements ancrés et conditionnés (par mon éducation, mes croyances, les messages institutionnels…). Et quand mes habitudes reviennent après avoir été maltraitées, elles ont la dent dure, et plus rien ne parvient à les modifier. Enfin, qui qualifiera les habitudes ? Qui dira ce qu’il faut faire et ce qu’il ne faut pas faire ? Je crains une fois de plus que l’ombre du dogme et de la stigmatisation ne vienne recouvrir les pousses fragiles d’un renouveau tant espéré… Sans moi.

De la même manière que les animaux sauvages réinvestissent les villes, réinvestissons le champ de nos imaginaires

Si nous sommes encore et toujours d’accord avec le récit de la loi du plus fort, nous nourrirons sans cesse le paradigme de l’écrasement et de la survie au prix de l’anéantissement de l’autre. Mes ami·e·s, ne le voyez-vous pas ? Lorsque vous vous mobilisez, par exemple, pour l’égalité (dans quelque secteur humain que ce soit) et que vous êtes prêtes et prêts sans sourciller à priver l’autre de sa liberté de penser et d’être parce que vous considérez qu’elle ou il a tort, ne sentez-vous pas que vous nourrissez directement le système défaillant que vous dénoncez ?

Cette crise est un rendez-vous majeur pour l’humanité. Une invitation brutale et non négociable à agoniser lentement et douloureusement ou à changer en profondeur de logiciel de pensée. Pas seulement une mise à jour ; une véritable reprogrammation qui nous fera sortir de la pensée binaire (tort/raison, pour/contre) pour explorer une troisième dimension : avec. Une mutation en profondeur…

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