George Floyd, toutes et tous témoins, toutes et tous responsables

Cette tragédie parle de la pire violence que nous puissions nous faire subir entre humains. Celle qui consiste à décider que l’autre n’a pas le droit d’exister. Et le soumettre, le distordre, le briser, le tuer en pensant en avoir le droit.

#BlackLivesMatter, #LivesMatter, #Matter

Volontairement, je ne reviendrai pas sur la vidéo de ce meurtre en direct et je ne mettrai pas de lien y renvoyant. Un homme a délibérément tué un autre homme, en toute connaissance de cause, usant de sa position d’autorité conférée par un système punitif et ségrégationniste.

Je ne parlerai pas non plus de l’officier, non pas parce que je ne souhaite pas être en lien avec cet être humain (je crois toujours que pour avancer collectivement nous devrons évoluer collectivement et nous donner les moyens de restaurer les liens, tous les liens) mais parce que je choisis, dans ces moments-là, d’être en lien avec celles et ceux dont l’intégrité physique, psychique, émotionnelle est en danger mortel quotidiennement. Oui quotidiennement, car cette vidéo n’est pas un cas isolé et exceptionnel.

Idéalement, il s’agit de ne pas établir une nouvelle ségrégation entre les « cibles » de ces actes innommables et de ne pas parler que d’une frange de la population. Il s’agit de prendre conscience que ce poison mortel coule dans les veines de notre humanité, sans condition. Pourtant, aujourd’hui, je suis d’accord pour ajouter « Black » à « LivesMatter », car l’urgence est vitale et immédiate.

Si je dézoome, je vois qu’à tout moment nous sommes toutes et tous potentiellement les cibles de ce poison (racisme, sexisme, homophobie, etc.) et porteuse et porteur de ce poison (dans ma vision du monde, mes angles morts, mes jugements sur l’autre). Il est crucial que je m’en souvienne car, sinon, je prends le risque de tout mettre à distance (selon l’illusion que je ne suis pas concerné·e) alors que je suis cette humanité, donc potentiellement cible et hôte du poison.

Et je le répète, à ce jour, à cet instant, ces moments d’une intensité si forte, ce sont nos frères et nos sœurs noir·e·s que nous devons protéger.

Il ne s’agit pas de comprendre

Car si je commence à chercher à comprendre, je le fais avec mes schémas mentaux, mon expérience personnelle, mon vécu, mes conditionnements, mes croyances… Je suis blanche, avec tous les privilèges que cela implique (la liste est sans fin, mais dans ce cas précis, par exemple, je ne sais pas ce que c’est que ressentir la peur de mourir lorsqu’il y a un contrôle d’identité dans le métro – l’imaginer n’est pas suffisant), alors non, je ne peux pas « comprendre ».

Les plateaux télévisés qui traitent de ce sujet en rassemblant uniquement des hommes blancs, riches, connus, fruits et jardiniers du paradigme dominant, sont une aberration qui, sans retenue, ne fait que renforcer le système de mise à l’écart, de stigmatisation, de séparation et d’oppression. Comme ces injonctions à « bien se comporter, ne pas se défendre, ne pas utiliser la violence » qui peuvent devenir de subtils et effroyables outils de répression sous des dessous de non-violence.

Il ne s’agit pas de comprendre, mais plutôt de « prendre avec soi » en faisant de la place à l’autre, son expérience, son vécu sans tenter de comparer, de décrypter avec sa grille de vie, sans relativiser, minimiser, évaluer. Juste prendre la souffrance de l’autre, sans la juger.

 Mark D. McCoy, un archéologue américain, a partagé ce tweet : « George Floyd and I were both arrested for allegedly spending a counterfeit $20 bill. For George Floyd, a man my age, with two kids, it was a death sentence. For me, it is a story I sometimes tell at parties. That, my friends, is White privilege. » (« George Floyd et moi avons été arrêtés pour la même raison : avoir dépensé un billet contrefait de 20 dollars. Pour George Floyd, un homme de mon âge, père de deux enfants, ça a été une sentence de mort. Pour moi, une anecdote que je partage parfois dans des soirées. C’est ça, le privilège blanc. »)

Si nous voulons « comprendre », nous prenons le risque de laisser la parole à toutes les énergies qui permettent encore à ce jour que certain·e·s d’entre nous vivent cette horreur sans nom. Nous prenons le risque de dire que nous sommes « antiracistes » alors qu’il ne s’agit pas d’être contre la violence mais bien pour la réconciliation, qu’il ne s’agit pas d’un épiphénomène mais d’une malédiction systémique (dont je fais partie). Nous prenons le risque de demander à celles et ceux qui vivent l’enfer d’attendre encore un peu, d’être patients, de nous laisser le temps d’avoir tous les éléments pour élaborer une pensée qui permette de changer l’état des choses. Il n’y a rien à comprendre, c’est tout simplement insupportable !

Il s’agit de prendre ma responsabilité

J’ai ma part de responsabilité, car je vis dans l’interdépendance. Ce que je vis, ce que je choisis de faire ou de ne pas faire, ce à quoi j’ai accès et la façon dont j’y ai accès a un impact sur le reste du monde, les autres, la planète. Le monde tel qu’il est, dans lequel je vis est le fruit des merveilles que nous sommes en capacité de créer toutes et tous ensemble et des horreurs que nous sommes encore en train de nous faire vivre.

Soit, ce n’est pas moi directement qui étouffe jusqu’à le tuer un homme à terre, mais c’est bien moi qui accepte d’interagir avec ce monde, ce pays, à travers ma consommation par exemple. La culpabilité à cet endroit serait bien inutile et paralysante. En revanche, la responsabilité lucide me permet de prendre conscience des impacts de ma présence au monde et me permet d’agir avec détermination et courage. C’est à dire à tous les endroits, tous les moments, jour après jour, sans rien laisser passer, et pas seulement lors des grands moments d’indignation collective, et pas seulement quand l’indigne se déroule loin de moi. Mais bien quand il se déploie à côté de moi, dans l’anonymat des actes de cruauté quotidiens, dans l’effroi de mes propres choix qui rejette l’autre. À ce titre, il est intéressant de remarquer que l’embrasement d’indignation en France a été inversement proportionnel à la conscience réelle de la force du racisme et des actes effroyables commis en son nom sur le territoire français. Je vous laisse calculer.

À la fin, nous ne nous souviendrons pas des mots de nos ennemis mais du silence de nos amis - Martin Luther King

Il s’agit de soutenir de façon inconditionnelle

Je ne peux pas comprendre, je n’ai pas le vécu de l’expérience de la peur, de la violence, de la soumission. J’ai conscience que je fais partie du problème aussi bien au niveau personnel, qu’aux niveaux interpersonnel et systémique. Je suis en lien direct avec ma responsabilité systémique de l’endroit où je me trouve (avec mes privilèges, ma façon de vivre, etc.), alors je choisis de soutenir de façon inconditionnelle et non contextualisée (la contextualisation et son cortège de minimisation, évaluation, mise à distance) celles et ceux qui vivent le risque mortel d’être qui ils sont.

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