Y a-t-il une bonne et une mauvaise façon de parler de sa souffrance ?

Point de vue personnel et non violent sur le sujet du « féminisme qui en fait trop » versus le « féminisme qui sait se tenir ».

Rappel des faits (si vous étiez sur la Lune à ce moment-là)

Fin juillet, trois événements se sont enchaînés en quelques jours.

Alice Coffin, activiste féministe lesbienne élue sur les bancs écologiques au Conseil de Paris, s’est mobilisée pour obtenir la démission de l’adjoint à la culture d’Anne Hidalgo, Christophe Girard, qui fut en lien par le passé avec l’écrivain pédophile Gabriel Matzneff. Elle a explosé d’indignation, criant : « La honte ! La honte ! » (le son de la retransmission a été coupé) lors de la standing ovation fait par les membres du Conseil de Paris pour célébrer Christophe Girard après un salut républicain demandé par Didier Lallement (rejoint par Anne Hidalgo).
Dans le même temps est ressortie une intervention télévisée de 2018 au cours de laquelle elle défend la PMA pour toutes, expliquant : « Ne pas avoir un mari m’expose à ne pas être violée, ne pas être tuée, ne pas être tabassée, et ça évite que mes enfants le soient aussi. » Cette affirmation, basée sur les chiffres des violences intrafamiliales pointant la responsabilité des hommes, a déclenché des réactions lesbophobes effarantes, tant est si bien qu’à force d’être menacée et harcelée, elle a été placée sous protection policière. Alice Coffin se fait insultée, autant par les hommes que par les femmes, et finit même par être accusée de porter préjudice à la cause féministe.

Après avoir été traitée de « fucking bitch » par le membre du Congrès Ted Yoho, Alexandria Ocasio-Cortez (AOC), quant à elle, a choisi de lui répondre publiquement dans un discours de près de 7 minutes où elle dénonce très précisément le système de violence banalisé et intériorisé des hommes sur les femmes, la même violence montrée du doigt par Alice Coffin. Mais pas de la même façon. Alexandria est saluée de façon quasi unanime. La maîtrise du discours, du ton, le choix des mots ont rapidement été érigés en exemple (même si au-delà de l’emballement du moment, il est important de garder en tête qu’Alexandria Ocasio-Cortez subit au quotidien des pressions et des insultes de tous types).

Enfin, Gisèle Halimi est décédée. Avocate, militante féministe et femme politique franco-tunisienne, elle a défendu des militants FLN pendant la guerre d’Algérie et s’est battue pour la libéralisation de l’avortement et la criminalisation du viol. Les hommages ont été massifs. Son calme et sa retenue ont souvent été salués. C’est oublier les attaques dont elle a été destinataire tout au long de sa carrière et ses mots pleins de cette radicalité mise à l’amende aujourd’hui : « J’avais une rage, une force sauvage, je voulais me sauver » en parlant de ses combats pour sa dignité et sa liberté de femme.

Quelques rappels chiffrés (en lien avec ce que vivent les femmes)

Ce billet n’a pas pour objectif d’être exhaustif. Il permet juste de remettre dans le champ quelques données partagées, réelles, hors débat émotionnel, indispensables pour comprendre ce qu’il se passe en France.

Les hommes gagnent en moyenne (pour le même type de travail et de profil) 19,2 % de plus que les femmes.
Les femmes touchent en moyenne 1 007 euros de pension retraite brut mensuel contre 1 660 euros pour les hommes.
Les femmes consacrent environ 1 h 30 supplémentaire aux tâches ménagères par rapport aux hommes.
La part de femmes parmi les expert·e·s invité·e·s à commenter l’actualité dans les médias est de 20 %.
1 femme sur 10 est victime de violence au sein du couple.
81 % des morts au sein du couple sont des femmes.
94 000 femmes sont victimes de viol ou de tentative de viol par an.
En France, 80 % des femmes sont confrontées au sexisme au travail.
Un féminicide a lieu tous les trois jours.
40 % des femmes disent avoir renoncé à fréquenter certains lieux publics après avoir été victimes ou témoins de violences sexistes.
100 % des femmes sont harcelées dans les transports en commun.

« Arrête de hurler pendant qu’on t’ouvre l’œil »

[TW]* Attention dans ce récit des éléments qui peuvent choquer : du sang, de la douleur, une opération de l’œil et un enfant qui pleure

C’est le moment où je vais vous raconter une histoire très personnelle qui n’a aucun rapport avec le féminisme. J’avais 8 ans et je souffrais d’une poussée aiguë d’orgelets à l’œil droit. Il fallait les percer en urgence. J’étais dans un pays où il y avait de gros soucis d’approvisionnement de médicaments et surtout, à ce moment-là, d’anesthésiant. L’ophtalmologue a donc décidé de procéder à l’opération à vif. La douleur physique et la peur associées ont été effroyables. J’étais solidement plaquée sur la table d’intervention par une assistante et ma mère (une pour le corps, une autre pour la tête), et le médecin me criait dessus parce que je hurlais. Alors oui, ça devait être pénible et compliqué d’opérer une enfant terrorisée, je peux tenter de le comprendre, là maintenant. L’injonction était de souffrir en silence et en retenue. Cela aurait soulagé tout le monde (l’assistante et ma mère aussi, les deux préférant ne rien dire) que je reste silencieuse parce qu’entendre la souffrance de l’autre est toujours (sauf si je n’ai aucune capacité d’empathie) très difficile à vivre.


Au final, c’est la double peine (c’est bien le cas de le dire) pour la personne qui souffre : son expression radicale (« hystérique » ? « « volcanique » ?) est aussi un appel au secours qui l’éloigne de celles et ceux qui pourraient la soutenir. Il faudrait être en capacité de dire très calmement : « J’ai effroyablement mal et peur. Je sais que cela peut vous perturber de me voir dans cet état, j’en ai conscience. C’est pourquoi je vous le demande en me maîtrisant : pouvez-vous, s’il vous plaît, arrêter de me charcuter l’œil ou, en tout cas, trouver une autre façon de le faire qui soit confortable et indolore pour moi ? »

Vraiment ?

Ce calme et cette maîtrise, c’est ce qui est salué chez AOC, et que je salue aussi avec une admiration sans limite. Je ne peux pourtant m’empêcher de percevoir la colère incendiaire qui couve sous son regard déterminé, observer que tout au long de son discours, elle a tenu entre ses doigts la bague maternelle. Cette bague dont elle parle souvent, unique objet de valeur gagné à la sueur du front de sa mère, femme de ménage. Je fais la supposition qu’il y a un travail colossal derrière, comme un entraînement de sportive de haut niveau, pour atteindre cet état. Et lorsque j’entends de très nombreux hommes la féliciter de cette posture, je ne suis pas à l’aise.

Est-ce vraiment à ceux qui sont bénéficiaires du système de domination, ceux qui ont le scalpel entre les mains, de dire à celles et ceux qui subissent la domination, celles et ceux qui souffrent, comment il faut s’exprimer ? Ce qu’il est acceptable de dire ? Comment il est préférable de se comporter ? Parce qu’il n’y a aucune chance pour qu’un système, quel qu’il soit, accepte de disparaître (rien ne veut mourir, rien). Il n’y a aucune chance pour qu’il accepte d’intégrer ce qui le fera disparaître. Tout sera mis en place par ce système pour perdurer (le déni, la violence, le mensonge, la force, etc.). Il est donc bien logique dans ces conditions que le système et ses représentants exigent une certaine façon de se comporter et de communiquer. Une façon qui ne fait pas de vagues, une façon qui ne fait prendre aucun risque au système en place.

Parler ET écouter

Bien évidemment, force est de constater que la communication ne passe pas bien lorsqu’il y a des postures agressives et accusatrices. Il est aussi évident que le travail de Gisèle Halimi, technique et de longue haleine, a porté ses fruits. Il a été précédé par l’engagement d’autres femmes et soutenu par celles qui l’ont suivi. Des engagements de toutes les sortes, pas uniquement dans les tribunaux, pas uniquement dans la « retenue ». La colère explosive de certaines a aussi été nécessaire. Parce que la simple observation de ce qui est (à travers les chiffres, par exemple) n’est clairement pas suffisante. Il y a inévitablement plusieurs fronts, car la situation est complexe, grave et mortelle à bien des endroits. Les besoins qui crient famine sont multiples et essentiels : la survie, le respect, le soin, l’évolution, l’équité… La liste est longue, et la colère inévitable.

Il existe bien des façons d’exprimer ce qui est important et vital pour soi. Et en équivalence, il existe bien des façons d’écouter ce qui est important et vital pour l’autre. Surtout lorsque je suis dans la position d’être celle ou celui qui bénéficie du système en place (et qui ne veut pas le voir disparaître). Dans un podcast de Cause Commune (Pouvoir Citoyen) (ici sur Spotify et ici sur Apple) qui traitait de la violence et de la non-violence dans les mobilisations, il m’a été demandé si j’avais des conseils de communication (en tant que médiatrice en Communication NonViolente) à donner à celles et ceux qui vivent la violence raciste et qui choisissent souvent la violence pour exprimer leur désespoir. Je n’ai aucun conseil à donner. J’ai grandi et je vis dans un système raciste qui du fait de la couleur de ma peau me donne des avantages indus. Je pourrais dire en toute bonne foi : « Je ne suis pas raciste », regretter sincèrement cette violence et donner des conseils. Mais dire : « Je ne suis pas raciste » n’est pas suffisant, et donner des conseils alors que je ne vis pas dans ma chair, dans mon cœur, la souffrance vécue par celles et ceux qui subissent cette violence serait indécent.

Bien évidemment, c’est insupportable pour moi, dans un premier temps, d’accepter que je sois partie prenante d’un système qui broie une partie de la population et auquel je participe rien qu’en respirant. Bien souvent, je préfère ne pas le voir ou le nier ou minimiser ou justement dire comment « il faut faire ». Pour que ça ne fasse pas de vagues, que ça ne me mette pas en danger, que je ne subisse pas les cris de l’enfant qui se fait opérer à vif. Et pourtant, il est possible de faire autrement ! Dans un premier temps, en choisissant d’écouter, pleinement, totalement, sans juger, sans froncer le nez ou le front, sans insulter, sans attaquer, la colère, l’effroi, l’immense appel au secours que cette violence signifie. J’écoute car je suis partie prenante de cette souffrance. J’écoute et je prends ma responsabilité.

Individuel, interpersonnel et systémique

Quand un homme entend les propos génériques sur « les hommes » et qu’il le prend personnellement et se défend (le fameux #NotAllMen, « pas tous les hommes »), il s’arrête au premier niveau (la personne) et bloque irrémédiablement les mécanismes de transformation. Il ne se sent pas concerné, il fait de son cas personnel une généralité. Il continue donc à faire vivre le système tel qu’il est.

Au niveau interpersonnel, c’est le fameux : « Je ne suis pas raciste, j’ai un ami arabe. » C’est la parade de monsieur Yoho qui, après avoir traité AOC de « fucking bitch » (« grosse salope »), s’est excusé en disant qu’il était marié et qu’il avait deux filles… Là aussi, le blocage est total (je salue ici l’excellente clarification d’AOC qui explique qu’en la traitant ainsi, il donne au niveau interpersonnel l’autorisation à tous les hommes de faire de même avec sa femme et ses filles). S’arrêter ici, c’est également ne donner aucune chance à la transformation.

Quant au niveau systémique, bien évidemment, c’est la partie qui structure, nourrit, renforce, fait perdurer les comportements. Oui, au niveau systémique, il y a un rapport hommes-femmes dans nos sociétés qui favorise la domination des premiers sur les secondes. Et même si toi, l’homme qui me lit, tu te dis que tu n’y participes pas, eh bien pourtant tu y participes, car tous les avantages qui sont les tiens du simple fait d’être identifié en tant qu’homme (pouvoir te promener dans la rue sans avoir peur, obtenir un salaire plus important à qualification égale, accéder plus rapidement et facilement à des postes de responsabilité, avoir le champ politique totalement ouvert, et j’en passe…) sont au cœur du système.

Pour résumer, opposer le « féminisme qui en fait trop » au « féminisme qui sait se tenir », c’est une façon efficace et dangereuse (ça tombe bien, c’est son objectif) d’entraver tout processus de changement. Si en effet, pour que la transformation soit pérenne et résiliente, il serait préférable de la mener « avec » les hommes, cela ne signifie pas pour autant « à la façon » des hommes.

* Si vous ne savez pas ce que cela signifie : Trigger Warning. C’est une pratique des réseaux sociaux qui prend soin de celles et ceux qui lisent les contenus. Nous n’avons pas le même degré de sensibilité, il y a des sujets qui n’impactent pas certaines personnes et qui en bouleversent d’autres. Ce [TW] adopte le point de vue de la spécificité du vécu de chacune et chacun et de façon non violente et active s’oppose à la violence de la norme.

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