Face au Covid-19, rester en vie et rester humain

Les médias me disent : « On aimerait bien vous solliciter, mais y a-t-il un rapport entre le Covid-19 et votre livre qui traite de coopération et de Communication NonViolente ? » N’étant ni médecin ni virologue, je serais bien mal placée pour en parler. Et pourtant…

Nous sommes arrivés à cet endroit où si nous oublions que « mon bien-être et ma survie, c’est la même chose que le bien-être et la survie de l’autre » – autrement dit si nous oublions l’interdépendance –, nous nous préparons collectivement des matins qui déchantent.

Car c’est bien de notre interdépendance que ce minuscule trublion (sans jambes ni tête, comme le dit avec beaucoup d’humour Thomas Gunzig) nous parle. Cette interdépendance qui tisse les relations, nourrit les solidarités, assure la survie de notre espèce. Et alimente aussi sa propagation. Les deux faces d’une même pièce.

Tous les messages qui circulent à ce jour nous expliquent qu’en restant ensemble, nous prenons des risques majeurs, voire mortels. Et c’est certainement vrai. À cet endroit, je ne remets pas en question les aspects médicaux du sujet, sur lesquels je n’ai aucune expertise.

Cependant, force est de constater que ce sont nos compétences cérébrales de survie qui sont actuellement sollicitées : soit je fuis pour éviter le danger, soit je me tétanise pour le laisser passer sans qu’il me voie, soit j’attaque.

Je fuis. Pas littéralement (pas encore, sauf dans des endroits confinés ou mis en quarantaine desquels des personnes veulent s’échapper). Je peux aussi fuir en niant, en minimisant l’impact de cette pandémie.

Je me tétanise. Enfermée, claquemurée dans ma peur, je me coupe totalement des autres. Je tente de disparaître en espérant que le danger passe à côté de moi sans me voir. Je prends le risque de me dissoudre sans réellement me protéger.

J’attaque. Ça commence à émerger. Comme dans le métro où lorsqu’une personne éternue, on la fusille du regard (pour le moment, que du regard…). Ou cette scène terrible d’une femme qui s’évanouit sur le quai tandis que tous les gens autour d’elle s’en éloignent comme un seul homme, dans un mouvement uniforme de ressac qui parle de rejet, de destruction, de sacrifice humain…

Dans ces conditions, elle a bien du mal à éclore, cette interdépendance. Et pourtant, sans elle, pas de survie. Pour faire court : nous ne pourrons plus collaborer pour produire ce qui est utile à notre survie. Nous ne pourrons plus nourrir les relations qui sont vitales à notre santé mentale.

Les Italiens interrogent avec inquiétude cette injonction à ne plus communiquer, à ne plus être ensemble.

Oui, ne plus communiquer provoque des désordres psychologiques gravissimes. Les personnes maintenues en isolement peuvent en témoigner. Sans interdépendance, nous ne pouvons pas développer nos capacités d’empathie.

C’est sans doute la pire des conséquences, bien pire que le Covid-19.

Car, sans empathie, l’être humain est capable du pire, centré sur lui, sans comprendre l’impact de ses actes sur l’autre. Sans empathie, je suis capable de laisser quelqu’un tomber sur le quai du métro sans lui porter secours.

Sans empathie, je suis capable de refuser d’ouvrir ma porte à un autre être humain qui craint pour sa vie. Lorsque nous observons la façon dont nous gérons collectivement les arrivées de celles et ceux qui cherchent refuge dans nos pays pour fuir l’horreur de la guerre, nous pouvons très sérieusement nous inquiéter des impacts psychologiques de cette pandémie et de son traitement.

Vous me direz : « Oui, mais on a le temps, ce ne sont pas quelques jours de repli qui nous entraîneront dans ces endroits obscurs. » Hélas non, il suffit de si peu… Observons à quelle vitesse, dans l’histoire, la fine surface de nos civilités s’est craquelée. À quelle vitesse la peur a pris le pouvoir et nous a fait commettre des horreurs.

C’est une invitation à rester vigilantes et vigilants. Car ce virus interroge certainement plus notre capacité à rester humains qu’à rester en vie.

Par Nathalie Achard

Nathalie Achard a été chargée de communication chez Greenpeace, directrice de campagne de SOSMEDITERRANEE et directrice de la communication du Mouvement Colibris. Médiatrice et facilitatrice, elle organise aujourd'hui des formations à la non-violence au sein d'associations, anime des stages de responsabilisation et de restauration du dialogue en prison, et soutient les collectifs innovants pour favoriser la coopération.

Autrice de La Communication NonViolente à l’usage de ceux qui veulent changer le monde, Marabout, février 2020

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