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Billet de blog 14 avril 2020

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Covid-19, nouvelle prescription : une prise de responsabilité matin, midi et soir

Après le « je l’avais bien dit », voici arrivée la saison des « c’est pas moi, c’est [remplir comme vous le souhaitez : les Chinois, l’alcool, l’argent, l’éducation, etc.]… je ne l’ai pas fait exprès… c’est une maladresse, etc. ». De quoi ralentir lourdement l’élaboration du fameux « monde d’après ».

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Floraison de déresponsabilisations

En ce printemps 2020, les arbres fruitiers se couvrent de fleurs, et les discours, de dénis. Donald Trump est actuellement le plus virulent, égrainant des reproches sans fin (à l’encontre de ses prédécesseurs, de la Chine, de l’OMS, etc.) avant de conclure par un enthousiaste satisfecit pour sa gestion de la crise. S’il est le plus visible, il n’est pas pour autant le seul. Bien au contraire. Quelques minutes passées sur différents médias nous permettent d’observer cette abondante floraison (d’autant plus abondante que la situation devient inextricable) de « c’est pas moi, c’est l’autre ».

« Je ne l’ai pas fait exprès »

Cette phrase est souvent utilisée par les enfants. Un objet manipulé alors qu’il avait été demandé de ne pas le toucher tombe et casse, la petite sœur ou le petit frère blessé à l’œil par un Lego envoyé avec force pour exprimer du mécontentement… La première défense, c’est de nier sa responsabilité. Cette affaire ne date pas d’hier. Parce que prendre sa responsabilité peut avoir des conséquences jugées désagréables – si j’ai peur d’être punie, rejetée, critiquée ou si je crains de ne plus être aimée, par exemple.

Sur le moment, cette stratégie semble tout à fait efficace. Si elle me permettait aussi de prendre conscience de l’impact de ce que je fais, elle serait recevable. Cependant, elle ne permet pas cette prise de conscience. En rejetant à l’extérieur ma responsabilité, en refusant de la prendre comme si c’était un brandon chauffé à blanc, je suis dans l’incapacité de changer quoi que ce soit. La seule manœuvre qu’il me reste alors, c’est de trouver des moyens de refaire ce que j’ai fait mais, cette fois-ci, sans me faire prendre.

« Maladresse » ou « dérapage » is the new « impunité »

Une maladresse, c’est quand je trébuche, quand je fais tomber un objet que je pensais avoir bien en main, quand je verse des pépites de chocolat dans le bocal de graines de courge… Rien de grave n’arrive lorsque je suis maladroite. Et surtout, mon geste n’est pas le résultat d’un choix. Je ne choisis pas de me prendre les pieds dans le tapis. Il en est de même avec le dérapage. À moins qu’il soit contrôlé (en voiture ou dans les sports de glisse), je ne choisis pas de déraper.

Lorsque pour expliquer la couverture du Parisien (où la parole n’est donnée qu’à des hommes pour envisager monde d’après), c’est le terme « maladresse » qui ressort, cela laisse croire que ce n’est ni grave et ni volontaire. C’est pourtant bien l’un et l’autre. Les conséquences sont effarantes et c’est un choix rédactionnel.

Même chose concernant le journaliste de BFM qui a commenté l’hommage chinois rendu aux morts du coronavirus en disant : « Ils enterrent des Pokemon. » En qualifiant ce commentaire de « dérapage » (en partie justifié par le fait qu’il croyait que les micros étaient fermés – comme si cela aurait été recevable dans ce cas-là), la responsabilité n’est pas prise, la compréhension des impacts est inaccessible. Il est fort à parier que cet homme, à l’avenir, prendra surtout soin de vérifier si les micros sont fermés.

Continuer à qualifier de « maladresses » ou de « dérapages » des actions et des choix, c’est donner la possibilité à celle ou celui qui a posé un acte aux conséquences coûtantes de ne pas prendre sa responsabilité, d’invoquer tout un ensemble de faits annexes pour justifier le choix (ou la situation) sans aucune remise en question.

Je suis responsable de ce que je fais, dis, pense et ressens

Oui, il existe toujours un ensemble de circonstances, contraintes, interactions avec l’autre, croyances, conditionnements, apprentissages, blessures, peurs… qui sont les artisans de mes actes. Si je reste embusquée derrière eux, je les responsabilise de ce que je fais. C’est le terreau fertile du reproche, du « tu qui tue », de cette propension insatiable que nous pouvons avoir à trouver à l’extérieur de nous toutes les raisons qui justifient, expliquent et finalement absolvent nos actions, même les plus effroyables.

Je suis pourtant responsable de ce que je fais : mes actes sont les conséquences de mes choix. Ne mettre que des hommes sur une couverture, c’est un choix conscient, débattu et validé. Je suis responsable de ce que je dis : que le micro soit ouvert ou fermé, cela ne change rien. Je suis responsable de ce que je pense : quoi que fasse l’autre, ma pensée m’est propre. Je suis responsable de ce que je ressens : ma réaction émotionnelle à tel ou tel stimulus dépend de qui je suis, de ce que je vis à l’instant présent, de mes attentes, etc.

« C’est inconscient… c’est plus fort que moi… on a toujours fait comme ça… » viennent également grossir les rangs des postures qui refusent la prise de responsabilité. Et donc qui empêchent radicalement la transformation et l’évolution.

Quand je prends ma responsabilité, je peux me transformer

C’est un moment souvent difficile. Je l’ai vu quelques fois lors de stages de responsabilisation d’hommes condamnés pour violences sexistes. Une fois que la compagne – qui, au début des prises de parole, est décrite comme responsable du déferlement de violence (« elle fait exprès de m’énerver… elle ne fait jamais ce que je lui demande… elle sait pourtant que je déteste attendre mon dîner… ») – ne fait plus partie du discours, une fois que l’environnement dans lequel ces hommes évoluent (pas assez ou trop de travail, problèmes d’argent, addiction à l’alcool, le père qui frappait aussi, etc.) n’est plus invoqué pour expliquer les coups, l’être humain qui prend sa responsabilité peut vivre un moment d’effondrement. Je suis responsable des coups que j’ai portés. C’est la seule stratégie que j’avais à ma disposition pour nourrir un besoin important. Et à ce moment-là, je vois l’impact que cela a sur l’autre (la compagne), les personnes autour de moi (les enfants) et sur moi-même (l’emprisonnement). Je prends conscience que cela doit s’arrêter (ces prises de responsabilité ont des résultats décisifs dans la baisse des récidives). Et j’ai la main sur les ressources les plus efficaces pour amorcer ce changement : moi. Soutenu par l’extérieur mais pas dépendant de l’extérieur.

C’est un moment difficile, c’est un moment de vulnérabilité, c’est un moment d’humanité. Oui, je suis responsable de n’avoir choisi que des hommes en couverture. Oui, je suis responsable d’avoir prononcé des mots effroyables au moment d’un hommage solennel rendu aux morts. Oui, je suis responsable et je ne cherche aucune explication ou justification, je ne tente aucune minimisation.

Je prends ma responsabilité et la pleine mesure de l’impact de mes actes. Pour agir avec courage, amour et vérité. Là, ça commence à ressembler à un monde d’après, non ?

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