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Billet de blog 18 mars 2022

« Les Français se disent : “L’Ukrainien, il me ressemble” »

Du mort-kilomètre à la loi de la proximité, la grande gagnante de cette guerre en Ukraine sera incontestablement une hypocrisie parfaitement décomplexée et maquillée comme un camion volé de bienveillance sélective.

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Petit moment d’anthologie et exercice de discrimination joyeuse

Lors d’une émission des Grandes Gueules sur RMC, le 1er mars 2022, l’animateur Olivier Truchot explique ainsi l’accueil enthousiaste en France des réfugié·es venant d’Ukraine : 
– Les Français se disent : « L’Ukrainien, il me ressemble. » 
– Mais bien sûr ! s’exclame un autre participant à l’émission. 
– « Il a la même voiture que moi et, finalement, c’est à trois heures de Paris [NDLR : Paris-Kyiv, c’est 2 382 km], je pourrais être à sa place. » Je pense que c’est ça, il y a simplement une espèce… une identification de proximité que, peut-être, le Français a moins avec l’Afghan. Et c’est pas du racisme ! 
– Ah bon ? s’insurge une troisième voix. 
– Bah oui ! C’est la loi… C’est la loi de la proximité.

Merci Olivier Truchot pour ce pur moment de vérité.

À l’exception, évidemment, de « c’est pas du racisme ». Car c’en est bel est bien. Mais un racisme visiblement acceptable, puisqu’il est au service du sauvetage de centaines de milliers de personnes. Ainsi je tends la main uniquement à celle ou celui qui me ressemble, je l’accueille à bras ouverts, je suis en totale confiance et bienveillance. C’est génial, cette loi de la proximité ! D’autant que ça fonctionne avec toutes les discriminations.

Faisons ensemble un petit exercice. 
Les minces se disent : « Ce mince me ressemble. Je vais l’embaucher pour ma boutique de fringues – destinées aux minces. »
Les hommes se disent : « Cet homme me ressemble. Je vais le faire évoluer dans mon entreprise, on va bien bosser ensemble. » 
Les Blancs se disent : « Ce Blanc me ressemble. Je vais déployer des moyens colossaux pour l’accueillir – mais pas pour ce Noir, qui ne me ressemble pas. » 
Les valides se disent : « Ce valide me ressemble. Je vais l’embaucher plutôt que la personne en fauteuil roulant, plus qualifiée mais pas comme moi. »

On peut continuer ainsi ad nauseam, ça fonctionne à tous les coups.  


Calais, terre d’asile et nouvelles angoisses existentielles

Ça fonctionne tellement bien que ça permet de faire fleurir ici et là, comme les pivoines de ce printemps précoce, des phrases que je n’avais jamais entendues prononcées dans mon entourage proche. 

Morceaux choisis :
« Depuis que la guerre en Ukraine a démarré, j’ai en permanence un poids sur la poitrine. »
« J’aimerais aider, mais je ne sais pas quoi faire. Je crois que je vais y aller. »
« Mes chers amis, je n’ai pas pour habitude de vous solliciter par mail sur ce genre de sujet, mais là, j’aimerais vous inviter à contribuer financièrement à l’installation de la famille X, qui vient d’arriver d’Ukraine. »
« Je vais proposer l’une de mes maisons secondaires pour accueillir des Ukrainiens. C’est bien le moins que je puisse faire. »

Le miracle ukrainien, c’est aussi Gérald Darmanin, transfiguré, qui reproche à Londres « un manque d’humanité » dans la gestion de la crise. C’est Calais, qui accueille avec une solidarité chevillée au corps les Ukrainien·nes glorieusement qualifié·es de « migrants pas comme les autres ». Vous savez, Calais et sa tradition de lacération des tentes de migrants (les autres, donc) au cutter.

Ici, sans entrer dans le détail du nombre de morts (effroyable), de la durée des conflits (effarant), des complicités occidentales (innombrables), je me permets une liste, qui plus est non exhaustive, d’autres pays qui connaissent des situations insupportables, ce qui devrait provoquer en permanence des « poids sur la poitrine » et des pleurs continus, et qui, pourtant, ne déclenche ni l’un ni l’autre, si ce n’est de façon passagère, à l’occasion d’une photo choc par exemple : l’Afghanistan, l’Éthiopie, la République démocratique du Congo, l’Irak, le Nigeria, la Birmanie, le Sahel, le Soudan, la Syrie, le Venezuela, le Yémen… 

Généralement, quand je parle de ces pays, j’obtiens des réponses du type : « Ce n’est pas la même chose. Tu mélanges tout ! Tu mets dans le même sac des conflits et des catastrophes naturelles, qui n’ont rien à voir, etc. »
Non, je ne mélange pas tout. Je rappelle juste que les endroits sur cette planète où des êtres vivants souffrent sont multiples, et j’assume pleinement de ne pas hiérarchiser la souffrance, et donc l’aide à apporter selon le contexte historique, le type de conflit, les opinions des belligérants et surtout, surtout, la couleur de peau. Ne serait-ce pas pourtant ça qu’il serait juste de faire ?


Souvenirs de Méditerranée

Petit instant « vieille combattante ». En 2015, avec l’équipe de SOSMEDITERRANEE, nous avons sué sang et eau pour susciter l’intérêt autour de l’Aquarius, afin de sauver celles et ceux qui tentaient de traverser la Méditerranée pour fuir toutes sortes d’enfers, dont la Libye. Le quotidien n’était pas de tout repos. Les questions-accusations en tout genre accompagnaient comme un bourdon hideux nos journées : « Vous n’avez pas peur de créer un appel d’air ? De favoriser le trafic humain ? De faire venir des terroristes ? » Sans oublier la célèbre sentence : « On ne peut pas accueillir toute la misère du monde. » 

Étrangement, à ce jour, aucune de ces questions ou suspicions n’a été soulevée. Pas de menace de grand remplacement, d’invasion, de délinquance, de pillage… Comme l’Ukrainien roule dans la même voiture que moi, tout va bien se passer. C’est d’ailleurs le président de la Commission des affaires étrangères de l’Assemblée nationale qui en parle le mieux, affirmant, satisfait et sans sourciller : « On aura une immigration de grande qualité, dont on pourra tirer profit. »

N’essayez pas de me faire dire ce que je n’ai pas écrit

Que les choses soient claires : à aucun moment, je ne dis qu’il faut arrêter d’accueillir les Ukrainien·nes, qui subissent le pire des sorts, celui de fuir leur pays pour échapper aux feux de l’enfer. Il est, au contraire, primordial de le faire. À aucun moment, je ne dis non plus que si l’on ne peut pas sauver tout le monde, alors il ne faut sauver personne. Il est impossible d’être sur tous les fronts tant que le rapport au monde et à l’autre ne sera pas profondément changé. Mais, à défaut d’être sur tous les fronts, essayons de voir que des choix sont faits et qu’ils sont dictés par des architectures invisibles nauséabondes. Ce qui, de fait, ne favorisera aucun changement profond. La boucle est bouclée.
 
Si je précise cela en fin de billet, c’est parce que ce sont des arguments que j’ai beaucoup entendus et lus. Et je sais d’où ils viennent : de la honte de se voir vraiment. Voir son hypocrisie et son racisme, tout ce bazar embarqué qui déforme l’image idéale que j’ai de moi-même et qui nécessite un travail de nettoyage en profondeur, douloureux et long. Pourtant, plus que jamais, il semble nécessaire de prendre ses responsabilités et d’arrêter de se raconter de beaux mensonges pour dormir en paix quand tout autour de soi, c’est la guerre, depuis bien plus longtemps qu’en Ukraine.

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