CE QUE JE PENSE DE L’AUTRE, C’EST CE QUE JE SAIS DE MOI

Mais qu’est-ce qui fait si peur dans les mouvements de lutte contre les discriminations ? Certainement que celles et ceux qui y participent fassent la même chose et discriminent à leur tour.

Le dur labeur de l’innovation
Notre cerveau a une nette préférence pour les choix qu’il a déjà effectués. Lorsque nous devons en faire un nouveau, des traces inconscientes des précédents sont déjà présentes. Lorsque nous prenons une décision, le cerveau choisit la trace de la pensée la plus forte. Nous sommes ainsi amenés à faire les mêmes choix en boucle et à renforcer nos pensées si nous ne mettons pas de conscience sur ce phénomène. Comme si, pour aller plus vite, pour nous simplifier la vie, pour être en « sécurité », nous empruntions en permanence la même route sans jeter un œil sur les chemins de traverse qui nous promettent pourtant bien des découvertes.

Par conséquent, la plupart du temps, j’imagine ce que je connais déjà. C’est pour cela que les innovations radicales, les pionnières et les pionniers sont rares. Et lorsque l’espace se libère pour les laisser agir, les transformations sont bouleversantes (dans tous les sens du terme) et « inattendues ». C’est le caractère même d’une véritable évolution : elle est inattendue et même plus, elle est, avant d’exister, impensée. Sans quoi, je m’attends à ce que je connais, à ce que je conceptualise, à ce qui fait sens pour moi. Le fameux « je pense donc je suis », sous cet angle, est amusant à décortiquer : « suis » pour « être » ou pour « suivre »?

Le patriarcat ne pourrait imaginer que le matriarcat
Sans conscience du fait que l’innovation, quelle qu’elle soit, est un état d’esprit aussi rare qu’exigeant en termes de remise en question, d’audace, de refus de la simplicité, du confort, le mincisme imaginerait un monde où les personnes de fortes corpulences mépriseraient les personnes moins corpulentes, le racisme concevrait une société où les personnes de peau blanche serait maltraitées par celles à la peau noire, le validisme envisagerait un monde où les personnes en situation de handicap domineraient les personnes valides… tout cela bien entendu de façon systématique. Si je n’ai pas conscience de la nécessité vitale de faire un pas de côté, il me semble « évident » que les personnes qui expriment haut et fort leur indignation sur la façon dont j’interagis avec elles cherchent uniquement à « prendre ma place », et donc à faire la même chose contre moi.

Ces peurs sont autant d’aveux
Bien évidemment, cela fait peur, ces femmes qui se lèvent et se cassent, ces hommes et ces femmes stigmatisés en raison de leur couleur de peau, de leur apparence physique, de leurs capacités financières et qui se mettent à parler et à demander réparation, respect, place et pouvoir. Cela fait peur parce que cela signifie un changement radical (et personne n’aime le changement). Et comme je ne peux imaginer que ce que je fais, je me dis que celle ou celui qui me montre sa souffrance, qui me demande de prendre ma responsabilité, qui expose à la lumière les conséquences effroyables des récits dont je tire mes avantages, va faire comme moi, en inversant l’oppression. Et je trouve ça effroyable. Une façon indirecte et pourtant très visible d’avouer le caractère insupportable du système dans lequel j’évolue.

Pourtant, nous pouvons faire autrement
Et ce serait mieux. En tant qu’êtres humains, nous avons les moyens de favoriser l’équivalence, l’interdépendance et la coopération. C’est-à-dire de sortir des récits de compétition, de prédation, de séparation, de stigmatisation qui prévalent et nous mettent toutes et tous en danger. Faire autrement, ce serait mieux, parce que si nous ne nous donnons pas les moyens individuellement et collectivement de réparer, guérir et réconcilier tous ces morceaux d’humanité qui ne savent pour le moment vivre que l’effroi face à celles et ceux qu’ils jugent « différent·es » et donc dangereuses·eux, il y a un risque fort pour que la violence répétée, systématique, légitimée des récits discriminatoires inspirent des mouvements de colère destructeurs comme unique réponse de survie. Et donc refaire toujours la même chose, transformer par la contrainte et la violence. Vous n’en avez pas marre ? Moi, si.

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