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Billet de blog 19 avr. 2021

Qu’est-ce qu’être un·e allié·e?

Ce terme « allié·e », utilisé dans les mouvements de lutte pour la justice sociale, commence à émerger dans les débats et les prises de parole hors milieu militant. Décryptage.

Nathalie Achard
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JE LE FAIS POUR LES AUTRES OU POUR MOI ?

Les allié·es sont celles et ceux qui ne subissent pas les impacts d’une ou de plusieurs formes de domination et de stigmatisation (classisme, sexisme, hétérosexisme, racisme, validisme, etc.) et qui sont donc favorisé·es du fait des avantages indus par ces dominations et qui s’engagent pourtant pour les abolir. L’allié·e est privilégié·e par rapport aux personnes aux côtés desquelles elle ou il agit. Avoir conscience de ce décalage et de ses conséquences est essentiel pour que l’engagement de l’allié·e ne soit pas inutile, voire contre-productif en alimentant le récit de la domination.

Est-ce que je veux agir « pour elles et eux » ou « avec elles et eux » ? Cette question centrale peut être avantageusement complétée par celle-ci : « Est-ce que je considère que les difficultés rencontrées par ces personnes les concernent elles et uniquement elles ou est-ce que je me sens également personnellement concerné·e ? » De l’endroit de mes privilèges, je vois le monde à ma façon et je le façonne de ce point de vue, pensant que l’autre, en situation de discrimination, d’oppression, n’a forcément pas les ressources pour se sortir de cette impasse. Je vois cette personne comme quelqu’un d’incomplet, de diminué, à « réparer ». En faisant cela, j’induis un rapport de supériorité, et donc inévitablement d’infériorité. Privilégié·e, j’ai, je peux, je sais, et si je ne prends pas le temps de me questionner, je pense automatiquement que l’autre n’a pas, ne peut pas, ne sait pas. Et je fais « à sa place », « pour elle ou pour lui », « à ma façon » qui est forcément la meilleure selon moi) car moi, je ne suis pas dans une bien meilleure situation. Et en œuvrant de la sorte, je reproduis les déséquilibres du système que je pense vouloir changer.

QUAND ON PARLE DE PRIVILÈGE, ON PARLE DE QUOI DÉJÀ ?

Histoire de se rappeler qu’il n’est pas question que de fortunes à cent chiffres, de villas somptueuses ou d’accès à des réseaux politiques intouchables, le privilège, c’est souvent « simplement » le pouvoir d’être soi, tous les jours, sans risquer de mourir, de souffrir, d’être rejeté·e… Voici quelques exemples de la vie de tous les jours qui permettent de prendre conscience de ce que cela signifie (avant de continuer à examiner la posture d’allié·e).

Lorsque je suis économiquement en sécurité :

Je peux m’offrir des soins médicaux et hospitaliers.


Je prends pour acquis que je suis en permanence en mesure de répondre à mes besoins primaires (nourriture, logement, vêtements).


Chaque année, je peux fêter l’anniversaire de mes enfants (ou de mes proches) en leur offrant au moins un cadeau.


Si je casse ou perds quelque chose, je peux facilement le remplacer.

Lorsque je suis hétérosexuel·le :

Je peux avoir des gestes de tendresse dans l’espace public pour ma ou mon partenaire sans prendre le risque de me faire agresser ou insulter.


La majorité des histoires, contes, films, chansons… parlent de mon modèle amoureux et familial.

Je ne considère pas que mon modèle amoureux est un handicap pour une embauche ou une promotion.


Je ne vis pas avec la peur de révéler mon orientation sexuelle. Les gens la considèrent comme évidente.

Lorsque je suis physiquement dans les « normes sociales » :

Je peux me promener dans l’espace public sans avoir à supporter des regards insistants, des chuchotements, des rires moqueurs ou des mines de dégoût.

La majorité des histoires, contes, films, chansons... mettent en scène des personnes qui me ressemblent.

Je ne considère pas que mon apparence physique peut être un handicap pour une embauche ou une promotion.


Je trouve facilement des vêtements variés, aux coupes et aux teintes agréables, qui correspondent à mes mensurations.

Lorsque je suis blanc·he :

La majorité des personnes que je vois dans les journaux, dans les films, sur les plateaux de télévision... me ressemblent.


Je ne ressens pas le besoin d’éduquer mes enfants au sujet du racisme systémique dans le but de leur assurer une sécurité physique et psychologique.

Je peux envisager une multitude de choix sociaux, politiques, professionnels sans avoir à me demander si la couleur de ma peau constituera un frein.

Si la police m’interpelle dans la rue, je suis certain·e que ce n’est pas la couleur de ma peau qui en est la raison.

Lorsque je suis un homme :

Ceux qui détiennent le pouvoir politique et économique sont pour la plupart des gens de mon propre sexe. Plus ma position est prestigieuse et puissante, plus cela est vrai.


Je suis beaucoup moins susceptible de subir du harcèlement sexuel au travail que mes collègues femmes.

Je peux parler fort sans être qualifié de « mégère ».


Si j’ai des enfants et que je poursuis une carrière, personne ne considérera que je suis égoïste de ne pas rester à la maison.

Lorsque je ne suis pas en situation de handicap physique, psychique ou mental :

Lorsque je dois me déplacer, je ne me pose pas la question de savoir si je vais avoir accès aux lieux qui m’intéressent.


L’organisation sociale, les non-dits des interactions sociales ne constituent pas des obstacles et sont pour moi l’évidence.

Mon comportement au quotidien ne me fait pas prendre le risque d’être moqué·e ou rejeté·e.


Ma particularité n’est pas synonyme d’une insulte.


Je peux me projeter dans toutes sortes de projets professionnels sans me demander si mon état personnel peut constituer un frein.

MA LIBÉRATION, TA LIBÉRATION

Il est également important de garder en tête qu’en tant que privilégié·e si je me mets au service de celles et ceux qui souffrent directement de mon privilège, je prends le risque de transformer ce monde et de « perdre » mes privilèges, car il est impossible que celles et ceux qui sont discriminé·es retrouvent de l’espace, de la visibilité et du pouvoir sans que le groupe privilégié auquel j’appartiens (et donc moi-même) n’en perde de façon proportionnelle. Il est important que je comprenne qu’être au service de cette justice, c’est également me transformer, perdre et abandonner un récit qui peut me sembler favorable mais qui a surtout des impacts délétères sur ma propre humanité.

Si je ne comprends pas, comme le dit Lilla Watson, que ma libération est liée à la libération de celles et ceux qui souffrent, je freinerai inévitablement le processus en demandant que l’on prenne en considération mes « sacrifices », que l’on reconnaisse mes mérites. Comme lorsque, dans la salle d’accouchement, le père s’évanouit et qu’il faut consacrer de la ressource médicale à son bien-être tandis que sa femme souffre.

QUELQUES POINTS DE REPÈRE

Cette intention de me mettre au service me permet de vérifier si les outils que j’utilise sont (ou non) directement issus du paradigme de la domination, ce qui risque de freiner, voire d’empêcher une réelle transformation, selon le principe très simple : « mêmes causes, mêmes effets ». Si j’ai envie de travailler cette posture, voici quelques éléments concrets qui peuvent me permettre d’être au bon endroit et donc de me donner les moyens de contribuer efficacement.

J’écoute de façon inconditionnelle

Je vais travailler sur mon habitude à donner systématiquement mon avis. À cet endroit, personne ne me le demande. Cela sera d’autant plus difficile si, du fait de ma position sociale, je vis en permanence le privilège d’être écouté·e, entendu·e, sollicité·e pour partager ma vision. Je vais consacrer mon temps et mon énergie à écouter l’expérience (les faits, les ressentis, les revendications) des personnes oppressées, dominées, stigmatisées. La diversité, l’intensité, la complexité de l’expérience de ces personnes est effarante, et je n’en ai pas la moindre idée, réellement. Il est très important que je me nourrisse de cette expérience et que j’accueille ces récits de façon inconditionnelle. Si je vois que parfois je les minimise, les décrédibilise ou les ignore, je ne suis plus allié·e. Car, en agissant ainsi, je juge les expériences et les souffrances qui « méritent » une aide (de quel droit, de quel endroit ?) et je ne fais que reproduire le paradigme dominant : c’est moi qui classifie, arbitre, choisis, oriente et donc prive l’autre de sa propre expérience.

J’apprends sans cesse

L’écoute ne doit pas être le seul moyen de comprendre la complexité de la situation, sans quoi je fais peser en permanence sur les personnes concernées la charge de raconter, d’expliquer, de justifier, d’éduquer. De répéter un récit douloureux (il s’agit d’oppression, de stigmatisation, de discrimination, de violences…) qui, à chaque fois, leur fait revivre la souffrance endurée. Je dois consacrer de mon côté du temps et des ressources pour m’informer, m’éduquer en allant solliciter et consulter de multiples sources. À partir de là, je peux aussi prendre le relais pour sensibiliser celles et ceux de mon groupe privilégié, en partageant ce que j’ai appris, et non ce que je pense de la situation. Une fois encore, ce n’est pas mon point de vue, mon avis, qui est important. C’est ma connaissance de la situation.

Je ne porte aucun jugement sur la façon d’agir et de s’exprimer

De ma position de privilégié·e, je peux suggérer ou imposer aux personnes minorisées des comportements ou des manières de s’exprimer que je qualifie généralement d’adéquats, d’efficaces ou d’audibles. C’est une façon de demander de prendre soin de moi et de toutes celles et ceux qui sont sur la même colline du privilège que moi. C’est tout à fait logique : tant que je ne comprends pas que cette libération me concerne aussi intimement, je bataille avec l’angoisse que provoque cette transformation en cours, qui sonne le glas de la société dans laquelle j’évolue avec aisance. C’est pourquoi je voudrais que cette angoisse soit calmée, que mon bien-être soit préservé. C’est ce qui arrive par exemple lorsque des hommes identifient publiquement des féministes « comme il faut » (en général les plus modérées, celles aux propos policés et aux agissements courtois) et les opposent aux féministes radicales, dont les prises de parole les heurtent.

Je laisse le pouvoir

Je m’assure en permanence que les personnes concernées par le soutien sont aussi les décisionnaires des actions qui sont entreprises. Sans quoi je renforce le système de domination par le biais de l’aide en partant d’un principe tacite et bien ancré selon lequel elles ou ils n’ont pas les moyens de savoir ce qui est bon pour elles ou pour eux. Ce principe est le cousin direct de tous les systèmes de stigmatisation qui dévalorisent les capacités des personnes minorisées. Comme par exemple lorsque je donne de l’argent à un SDF à condition qu’il l’utilise comme moi je l’entends.

Je transfère les bénéfices

J’observe avec courage et lucidité ce que je « gagne » à soutenir : notoriété (à travers, par exemple, des prises de parole médiatiques qui sont facilitées du fait de mes privilèges), réputation (auprès de mes pairs), avantages financiers (comme les déductions fiscales, par exemple), accès à des réseaux de pouvoir (facilité par ma position et par le fait que, sur le sujet des discriminations, mes pairs préféreront discuter avec moi car ils savent que je prendrai soin d’eux)… Si c’est le cas, je m’engage à transférer ces gains aux personnes concernées, sans quoi l’invisibilisation et la chosification des personnes minorisées se renforcent.

Je prends mes responsabilités

Au cours des échanges que je vais avoir, il faut que je me prépare et que j’accepte d’avoir des discussions déstabilisantes, inconfortables, voire carrément désagréables en lien avec ma position dans la société. Si je me défends, si je me justifie, si je tente de prouver mes (bonnes) intentions, si je demande « qu’on me comprenne », si j’explique que « je ne suis pas comme ça, moi »..., je nie la réalité historique et systémique de la situation, je détourne du temps et de l’énergie à mon profit, au profit du système en place, et je ralentis les processus de transformation.

Je terminerai sur ces mots de Lilia Watson : « Si vous venez ici pour m’aider, vous perdez votre temps. Si vous venez parce que votre libération est liée à la mienne, alors travaillons ensemble. »

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