LA Covid-19, pas LE Covid-19, un détail pour vous? Pour moi ça veut dire beaucoup

Mi-mai l’Académie française a tranché : plus question de dire ou écrire, LE Covid-19. C’est maintenant LA Covid-19. Un détail ? Justement, comme le Diable se cache dans les détails, il est important de le décrypter et d’observer ce que cela dit du monde d’avant/après/maintenant/je ne sais plus quand.

Quelles sont les raisons officielles de ce changement ?

Cela ressemble à un simple rappel grammatical : pour un acronyme, c’est le genre du mot principal qui l’emporte. Par exemple, on dit et écrit LA SNCF car il s’agit de de la Société nationale des chemins de fer, l’article s’accorde donc avec « société ». Covid, quant à lui, est l’abréviation des termes anglais « coronavirus disease », « maladie du coronavirus » en français. « Maladie » étant un mot féminin, c’est donc LA Covid-19. On pourrait dire qu’on s’en fiche (et on peut toujours le faire), cependant ce qui peut paraître une tempête dans un verre d’eau est symptomatique d’un système préoccupant.

Petit rappel historique

L’Académie française a été fondée en 1634 et officialisée le 29 janvier 1635, sous le règne de Louis XIII par le cardinal de Richelieu. C’est une institution dont la fonction est de normaliser et perfectionner la langue française. Personne n’est dupe : le cardinal n’était pas un champion de la pensée libre et contradictoire, il était en revanche le représentant d’un État fort et normatif. Rassembler un maximum d’intellectuels au même endroit, leur offrir la sécurité en échange de leur loyauté et de leur travail de normalisation de la langue est un acte politique fort pour nourrir de la sécurité et de l’affirmation de soi, bien évidemment. Si aujourd’hui le rôle de cette académie est plus symbolique (comme celui de faire un dictionnaire), il n’en reste pas moins que cet épisode « Covid » parle encore de la violence du fameux monde d’avant.

Ignorer, évaluer, stigmatiser, séparer

Et cette violence se joue en 4 sets :
Set 1 – Ignorer : pendant des semaines (et même des mois), Covid est employé au masculin. Puis sans aucune considération pour l’usage, c’est-à-dire en décidant que la règle normative prévaut sur l’organique du quotidien, la noble assemblée pointe du doigt la faute…
Set 2 – Évaluer : … et la range dans la liste des erreurs qui peuvent faire perdre des « points ». Pas forcément ceux de la dictée, mais ceux du statut social.
Set 3 – Stigmatiser : la faute de grammaire, d’orthographe est un handicap social. Plus sûrement qu’un uniforme ou un logotype, la façon de parler et d’écrire, dans notre société, est un marqueur social violent.
Set 4 – Séparer : il y a celles et ceux qui savent parler et écrire (et qui seront informés, qui plus est, de ce changement) et celles et ceux, privé·e·s d’enseignement et d’information, qui seront tout de suite reconnaissables par cette « faute » visible.

C’est ainsi qu’à ce jour, certaines personnes en France n’osent même plus s’exprimer dans leur langue pourtant maternelle de peur d’être durement jugées et rejetées. Il y a celles et ceux qui savent, peuvent, ont le droit, et celles et ceux qui n’ont pas droit au chapitre parce que leur expression n’est pas en « bon français ».

Sans oublier l’expression du sexisme ordinaire

Et sur ces entrefaites, Bernard Pivot d’expliquer sur le plateau de C à vous qu’il est impossible que ce virus soit féminin parce que le féminin, c’est la douceur et la tendresse. Ah, les femmes sont douces, tendres et non violentes. Toutes sans exception bien entendu, et celles qui ne le sont pas (de fait, c’est inévitable – et mathématique – car aucun groupe n’est homogène dans ses comportements, ce sont les conditionnements et les projections qui créent l’illusion de l’homogénéité) ne sont pas des femmes.

Ce récit partagé, diffusé, imposé prive les femmes de leur capacité à se défendre. On entend : « C’est pas beau, une petite fille qui se bagarre », puis plus tard : « C’est toi qui dois prendre soin car tu es douce et tendre » et enfin : « Il est préférable de ne pas se défendre, ça sert à rien, il peut t’arriver bien pire. » Les femmes, corps sans défense car douces et incapables de force. Les femmes à qui il est raconté que se défendre, c’est prendre le risque de vivre pire… Si vous avez envie d’aller plus loin dans cette passionnante exploration, je ne serai trop conseiller le travail d’Elsa Dorlin, et tout particulièrement son « Se défendre, une philosophie de la violence » aux éditions La Découverte.

Chaque fois que j’anime une présentation de la Communication NonViolente et que le groupe est exclusivement constitué de femmes (ce qui arrive souvent, et quand il y a des hommes, il est rare d’atteindre la parité), j’observe que les participantes trouvent toutes cela normal. Et ça ne l’est pas.

Un dernier « fun fact » : certains commentaires sur Twitter ont vitupéré contre les féministes, accusant ces dernières de vouloir tout mettre à leur sauce et de faire disparaître le masculin.

Décidément, ce petit tas d’acides aminés continue ses leçons. Cette fois, de grammaire et de sexisme.

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