LE CONSENTEMENT, OTAGE BÂILLONNÉ DES SYSTÈMES D’OPPRESSION

Le consentement est souvent traité à la légère et instrumentalisé pour obtenir exactement le contraire de ce qu’il signifie, comme si un silence ou un « oui » étaient suffisants. Comme si un « non » n’avait pas le sens de sa stricte définition. Mais comment est-ce possible ?

RAPIDE ÉTAT DES LIEUX


Rapide, parce qu’il est nauséeux.


Il y a les expressions communes : « Les femmes, quand elles disent non, elles pensent oui », « Il n’avait qu’à le dire s’il n’avait pas envie », « Même si elle n’a pas dit oui, c’est évident qu’elle le voulait », et toutes les déclinaisons.


Il y a aussi des expressions uniques en leur genre comme ce fameux « inceste consenti » d’Éric Dupont-Moretti, alors avocat, lors d’une affaire d’inceste en 2011, qui est ressorti au moment de la déferlante de #MeeTooInceste.


Sans oublier les blagues, comme celle de François de Rugy à destination de Gérald Darmanin (visé par une accusation de viol) lors de la commission spéciale examinant le projet de loi « renforçant les principes républicains » et qui, pour l’inciter à s’exprimer plus distinctement, lui a dit : « C’est comme le consentement, il faut bien exprimer son avis, monsieur le ministre. »

SANS LIBERTÉ, PAS DE CONSENTEMENT

Mais qu’est-ce que c’est que ce consentement qui se fait ainsi malmener en permanence ? La définition nous apprend que c’est un acte libre de la pensée par lequel on s’engage entièrement à accepter ou à accomplir quelque chose. Cela nécessiterait donc bien évidemment d’avoir de la clarté sur la situation. Mais aussi, et surtout, de se sentir pleinement libre d’accepter ou de refuser. Et quel est l’un des plus redoutables ennemis de la liberté ? La peur.

Si celle ou celui qui me fait peur, qui me tient sous sa domination, son autorité, qui menace mon intégrité (physique, psychique, émotionnelle, matérielle, etc.) par ses actes ou ses choix arbitraires me demande quelque chose, suis-je réellement en capacité de poser cet « acte libre de la pensée » ? Où est ma liberté ? Nulle part. Le « oui » que j’exprime à ce moment-là est mon unique stratégie pour ne pas vivre pire, pour me protéger. Et si je ne parviens même pas à exprimer quoi que ce soit, mon silence n’est certainement pas l’enfant de cet adage tellement dangereux : « qui ne dit mot consent. » Ce « oui » ou ce silence sont l’expression de ma peur. Certainement pas un consentement.

TOUS LES SILENCES, TOUS LES « OUI » NE SE VALENT PAS

Le cœur du sujet, c’est donc la sécurité personnelle et relationnelle. Au cœur d’un système de pensée et de récits partagés. Pour être en capacité de dire un vrai « oui » ou un vrai « non », il est essentiel que je me sente en sécurité à tous ces endroits. Et ce n’est pas une mince affaire.

Pour prendre la mesure de cette complexité, voici quelques exemples (non exhaustifs) de situations où le consentement doit être traité avec plus de sérieux qu’une simple blague de comptoir :


• Je suis un enfant et j’ai peur de perdre l’amour (et donc la protection) de mes parents. Aussi, je pense que pour conserver cet amour (et cette protection dont ma vie dépend), je dois répondre favorablement à la demande d’être un enfant idéal, digne d’amour, « d’être gentil·le, de faire plaisir, d’obéir »..., que je dise donc « oui » et surtout que j’évite de dire « non ».


• Je suis un·e employé·e sans qualification et âgé·e. J’ai peur de perdre mon travail. Je considère donc que le désaccord est un risque majeur. J’ai l’habitude d’être en lien de subordination, c’est pourquoi je ne sais pas poser ma voix (qui, de toute façon, de mon point de vue, ne compte pas). Je ne considère pas (car, à aucun moment, je n’ai reçu cette information de l’extérieur) que je suis légitime pour exprimer des idées.


• Je suis une femme en couple, en relation de dépendance affective et/ou financière. Si je ne fais pas ce qui est bon pour mon conjoint, j’ai peur d’abîmer le lien, de provoquer sa colère et de me mettre en danger, ainsi que toute ma famille. Sexualité, organisation de la vie quotidienne, affirmation de mes choix personnels... À tout moment, dire « non » est dangereux.


• Je suis issu·e de l’immigration. L’histoire m’apprend en permanence que je dois rester à ma place (discrète) et que le silence est mon allié pour ne pas prendre le risque d’être vu·e, puni·e, chassé·e. J’accepte ce que l’on me propose, car j’ai appris à ne pas demander plus pour ne pas prendre le risque de ne rien avoir.


Ce sont donc bien celles et ceux qui bénéficient des avantages de ces situations déséquilibrées, celles et ceux qui usent des privilèges nés de l’oppression de l’autre, qui prennent en otage le consentement et peinent à le libérer… Rien d’étonnant, cela signifierait perdre l’avantage de la domination. Et l’homo sapiens déteste ça.


MA RESPONSABILITÉ


À y regarder de plus près, je peux à tout moment me retrouver à titre personnel dans une situation où je peux tirer des avantages faciles et rapides d’un consentement propulsé par la peur. Si j’ai envie d’éviter cela et de commencer à participer à la libération du consentement, voici ce que je peux faire :


Dans un premier temps, je prends le temps de cartographier ma position dans la relation. Suis-je un parent, un enseignant, une personne identifiée comme une référence, un manager, une personne identifiée comme un leader, comme influente, comme experte ? Ai-je un pouvoir économique, politique, décisionnel qui impacte la personne en face de moi ? etc. Cette cartographie est bien évidemment à réévaluer en permanence selon les personnes avec lesquelles j’interagis et selon les circonstances du moment.


Plus ma place induit dans les conditionnements classiques que je suis en position de domination et de privilège (même si ce n’est pas mon intention et même si je pense donner toutes les preuves de cette intention de ne pas « profiter » de cette position), plus je sais que je dois prendre soin de l’insécurité latente qui peut entraver l’expression authentique d’un refus (et donc aboutir à un faux consentement). 

Ce qui peut donc m’amener logiquement à renforcer ma capacité à vérifier les réponses obtenues.


Lorsque l’on me répond « oui », je vérifie que cette réponse permet à mon interlocutrice ou à mon interlocuteur de répondre aussi à ses besoins. Et surtout que ce qui est laissé pour le moment de côté (car en répondant « oui », la personne utilise son temps et son énergie pour répondre en priorité à ma demande) peut l’être sans conséquence préjudiciable et pourra être satisfait rapidement.


Lorsque l’on me répond « non », je vérifie de mon côté que je ne suis pas dans la croyance que ce « non » à ma proposition est un « non » à qui je suis, sans quoi je prends le risque d’entrer dans une phase relationnelle « compétitive » au service de ma propre peur de disparaître et je peux alors user de ma position haute en lien avec mes privilèges pour obtenir un faux consentement.

UN CONSENTEMENT « LIBERTICIDE »… VRAIMENT ?

Ces quelques propositions sont à destination de celles et ceux qui ont envie de redonner au consentement son vrai rôle, celui d’un repère inexpugnable au service d’une société respectueuse de chacun·e, dans l’interdépendance et l’équivalence. Pour celles et ceux qui ne le souhaitent pas, la posture de défense pour continuer à garder en otage le consentement consiste à expliquer que toutes ces histoires de consentement (ie le « politiquement correct ») représentent un risque majeur pour la liberté individuelle. Qu’à vouloir regarder de trop près les affaires des gens, vérifier si les relations sont respectueuses et équivalentes, s’assurer que personne ne souffre on se prépare une société où après le fameux « on ne peut plus rien dire », on va tout droit vers le terrible « on ne peut plus rien faire ». Eh bien oui, ça risque d’arriver : on risque de ne plus pouvoir tout faire, humilier, abuser, voler, violer, tuer… Et quel soulagement !

OUI, LE REFUS DE L’AUTRE EST UNE FRONTIÈRE INFRANCHISSABLE

Oui, mon soin à vérifier si l’autre est en sécurité est une condition indiscutable. C’est à l’endroit précis de la souffrance de la personne avec laquelle j’interagis que ma liberté d’agir prend fin. À l’endroit où je la mets en danger, où je risque de la blesser, de l’écraser, de la briser, de l’humilier que je m’arrête, sans négocier. C’est une idée insupportable pour tous les systèmes d’oppression, de stigmatisation et de discrimination qui considèrent l’autre, le vivant au général, comme une ressource qui lui est due, accessible à loisir et sans condition. De fait, c’est donc une excellente idée.

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