L’oppression, ce droit inaliénable

Mi-novembre, le député britannique Ben Bradley a suggéré la création d’un « ministère des Hommes » au service de la protection des hommes blancs hétérosexuels. Impossible de ne pas commenter.

L’œuvre de Ben
Ben Bradley est l’ancien vice-président du Parti conservateur pour la jeunesse (car, ne nous y trompons pas, il a 30 ans). Il a quelques autres prises de position intéressantes à son actif, comme refuser de participer à une formation pour lutter contre le sexisme et l’homophobie ou demander aux chômeurs de pratiquer la vasectomie (je ne commenterais pas ici le classisme préoccupant de cette proposition, mais je le souligne pour ne pas l’oublier).

Il estime que la loi sur l’égalité aboutie à une discrimination positive aux dépens de certains groupes, les hommes étant repoussés à la fin de l’ordre du jour. Il a également critiqué l’utilisation de l’expression « privilèges masculins » qui montre les hommes comme oppresseurs plutôt que contributeurs positifs ou modèles à suivre. Enfin, il a demandé à ce que les hommes soient protégés comme les femmes et les hétérosexuels comme les homosexuels.

Une confusion bien compréhensible (c’est pour rire)
Est-ce que cela voudrait dire que Ben rêve d’être traité comme le sont les femmes dans la société ? Rêve-t-il de gagner moins d’argent ? D’être harcelé dans les transports en commun ? De consacrer environ 1 h 30 supplémentaire par jour aux tâches ménagères ? De vivre au quotidien dans la peur d’être frappé, violé, tué du fait de son genre (81 % des morts au sein du couple sont des femmes, 94 000 femmes sont victimes de viol ou de tentative de viol par an, 1 femme sur 10 est victime de violence au sein du couple) ?

Je ne le crois pas (si je me trompe, qu’il n’hésite pas à m’en faire part, je ferai amende honorable). Ce que cette prise de position exprime, c’est une confusion classique et qui reviendra bien souvent dans les années à venir. Confondre ses privilèges avec ses droits. Nous vivons dans un système d’une violence inouïe, un système à double face (comme une pièce), où l’une ne peut pas exister sans l’autre : d’un côté le privilège, de l’autre l’oppression.

Longtemps, la réflexion sociale s’est concentrée sur l’oppression (les phénomènes de prédation, de domination, de stigmatisation, de discrimination, etc.) pour tenter de la contenir, de la diminuer et même de la faire disparaître. Force est de constater que même si des progrès ont été faits et malgré tout l’arsenal législatif mis en place, il y a de redoutables résistances. Simplement parce que l’oppression existe en lien direct avec le privilège (l’avantage indu qui, à situation égale, me fait vivre quelque chose de plus facile, de plus sécurisé). Pour réellement et durablement faire disparaître l’oppression, il est nécessaire de faire disparaître le privilège qui, de façon systémique et historique, est considéré par celles et ceux qui en bénéficient comme « normal ». Des droits qu’elles ou ils ne veulent pas partager. Bien évidemment puisqu’à partir du moment où ils seront partagés, ils ne seront plus des privilèges assurant domination, confort et sécurité. La boucle est bouclée.
Cette prise de conscience (de ce système de privilèges) est en train de sérieusement émerger, et cela fait peur à celles et ceux qui voient que leurs privilèges pourraient disparaître. Car si ce sont réellement des droits, en quoi l’attribution des mêmes droits à une autre partie de la population pourrait priver celles et ceux qui les ont déjà en propre ?

Exercices pratiques
En tant qu’homme, je peux être à peu près certain que si je demande à parler à la personne « responsable », je me retrouverai face à une personne de mon genre. Il est vrai que si ce n’est plus systématique, je perds la facilité de communiquer avec quelqu’un qui a les mêmes repères que moi. Mais cela ne me prive pas du droit de devenir un « responsable ». Si ?

Même articulation avec ce privilège : mes représentants élus sont pour la plupart des gens de mon propre sexe. Plus une position politique est prestigieuse et puissante, plus cela est vrai. En quoi cela me priverait-il s’il y avait plus de femmes ?

En tant que personne à la peau blanche, je n’ai pas à éduquer mes enfants à être conscients du racisme systémique pour assurer quotidiennement leur protection physique et psychologique. En quoi ce privilège, s’il est partagé (c’est-à-dire si plus personne n’a à éduquer ses enfants de la sorte), est-il une diminution de mes droits ?

En tant qu’homme, blanc, hétérosexuel, je peux majoritairement fréquenter des lieux publics sans craindre d’être refoulé à l’entrée, d’être insulté ou d’être maltraité. Une fois encore, si les femmes, les personnes racisées, les homosexuel·les, etc. avaient ce même « privilège », de quoi serais-je privé ?

Au travail, en tant qu’homme, la décision de m’embaucher ne sera jamais basée sur les probabilités que je puisse prochainement souhaiter fonder une famille et je suis beaucoup moins susceptible de subir du harcèlement sexuel que mes collègues femmes. Privilège ? Droit ? Si c’est partagé, qui est privé ?

En tant qu’hétérosexuel·le, je n’ai pas à craindre de conséquences économiques, émotionnelles, physiques ou psychologiques négatives si ma famille ou mes amis découvrent mon orientation sexuelle, et celle-ci n’est jamais utilisée comme une insulte. Même question…

Bref, c’est de cela dont nous parle Ben, de cette confusion entre privilège et droit, et de ce désir de conserver un système de discrimination qui favorise certain·es d’entre nous. Il nous parle aussi de sa peur panique, alors que le système ne fait que s’ébranler un peu, sans réelles failles ni transformation remarquable, de voir cet édifice s’effondrer. Qu’est-ce que cela va être quand le changement sera bien plus visible et concret ?

Et puis j’ai aussi envie de remercier Ben. Parce qu’il dit clairement et sans se grimer, ni grimer ses propos de fausses considérations pour les phénomènes d’oppression, ce que nous sommes (oui, je m’y mets parce que j’ai aussi des privilèges) si nombreuses et nombreux à faire semblant de ne pas voir.

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