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Billet de blog 25 mars 2020

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Covid-19 : emprisonnés, nos corps confinés, nos esprits corsetés

À J9, la question est déjà posée : est-ce que ce confinement aura des impacts psychologiques ? Il semblerait que oui puisque nous allons dépasser la barre fatidique des 10 jours d’enfermement. L’occasion de découvrir collectivement ce que notre société choisit de faire subir aux femmes et aux hommes en prison.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Le confinement peut nuire gravement à la santé mentale

Cette fameuse santé mentale – qui n’est pas réellement au centre des réflexions politiques en France, il faut bien le constater - est rapidement devenue un sujet de préoccupation dans le cadre du confinement. Sans doute parce qu’elle va devenir une préoccupation pour celles et ceux qui se vivent comme « en bonne santé ».

Le SRAS de 2003, le H1N1 en 2009 et 2010, Ebola depuis 2014 et ce qui a été vécu à Wuhan (épisodes durant lesquels de petits groupes ou des villes entières ont été confinés) permettent d’avoir une idée assez précise des risques psychologiques encourus. Il semblerait que la durée critique de confinement soit de 10 jours. Troubles de l’humeur, pensées suicidaires, agressivité, symptômes post-traumatiques, le tableau est préoccupant. À Wuhan, 35 % des 53 000 personnes interrogées ont souffert d’une forme de détresse psychologique. La distanciation sociale et la réduction des liens sociaux sont à l’origine de ces symptômes, les relations sociales protégeant du mal-être et des troubles mentaux.

Une expérience que des millions de personnes vivent déjà parce que nous les avons punies

Un jour, alors que je posais mon habituelle question d’ouverture de cercle de parole : « Comment vous sentez-vous ici et maintenant ? », un détenu m’a répondu : « Je me sens angoissé. Vous allez dire que c’est débile, mais je me dis que la pire chose qui pourrait m’arriver, c’est que dehors il y ait une catastrophe, je sais pas moi, une guerre, un truc naturel énorme… et que je sois enfermé ici, sans pouvoir rien faire, loin des miens. Rester bloqué, savoir qu’ils vont mal, et moi être abandonné ici parce que tout le monde aura mieux à faire qu’à s’occuper de nous, les détenus, et mourir, seul. »

C’était en octobre 2019. Cet homme est incarcéré pour de nombreuses années. Il a 4 enfants, et seule la perspective d’être en lien régulier avec sa famille lui permettait de tenir bon et d’envisager de repenser son retour dans la société sous un jour différent que celui de la criminalité. Depuis le début de ce confinement, je ne cesse de penser à lui. À l’annonce de la fin des parloirs, les prisons françaises ont connu de nombreux épisodes violents : incendies, saccages, tentatives d’évasion… La panique chez ces confinés qui vont vivre un confinement encore plus profond a explosé. Et ces paroles résonnent.

À ce jour, plus de 70 000 personnes en France et plus de 9 millions dans le monde se retrouvent dans des conditions de confinement extrême, coupés de l’extérieur, nourris de liens virtuels et fugaces avec leurs proches, dépendants d’une institution qui doit faire face en cette période de crise à une surpopulation carcérale (au 1er janvier 2020, 70 651 détenus se partageaient 61 080 places, soit 115 personnes pour 100 places) et à un manque de cellules individuelles (seuls 40,9 % des détenus en ont une). Pouvons-nous imaginer un seul instant l’enfer que ces femmes et ces hommes traversent ?

La punition n’a jamais permis de changements en profondeur

La logique qui prévaut à cet enfermement dont nous, femmes et homme libres, expérimentons les terribles effets sur nos psychés est complexe. Le choix carcéral permet dans un premier temps de protéger la société de comportements qui ont un coût et qui ne respectent pas les règles communes. Ensuite, il y a la croyance que c’est un moment qui fait revivre au quotidien la punition et qui, de fait, devrait soit créer de la peur (je ne veux pas y retourner donc je ne referai pas ce que j’ai fait), soit de la transformation (je comprends que je ne dois pas recommencer).

La force de protection (sortir du collectif celles et ceux qui le mettent en danger) est essentielle et est au cœur même de la posture non violente. Ce qui est à questionner, c’est de penser que la punition par privation de liberté et de liens sociaux peut entraîner un changement profond et serein. La punition permet essentiellement de développer nos capacités à l’éviter : « ne pas se faire prendre la prochaine fois ». C’est tout le sujet de la récidive. S’il suffisait d’être puni pour comprendre que ce que j’ai fait n’est pas adapté, il n’y aurait plus de prison, ni de justice. Dès la première amende, tout le monde comprendrait qu’il faut rester confiné. Dès le premier flash sur l’autoroute, nous arrêterions de jouer au chat et à la souris avec les limitations de vitesse… Même mécanisme avec la peur qui ne transforme rien.

De plus, la violence induite par ce traitement de l’individu provoque chez les détenus des sentiments de colère, d’injustice (en fonction de leur propre évaluation de la disproportion entre ce qu’ils vivent, qui ils sont et ce qu’ils ont fait) et des troubles psychologiques graves qui ne sont pas au service de la résilience, de la transformation et de la réinsertion.

Selon la dernière enquête épidémiologique de référence, plus de 20 % des personnes incarcérées sont atteintes de troubles psychotiques. Huit hommes détenus sur dix et plus de sept femmes sur dix présentent au moins un trouble psychiatrique – la grande majorité en cumulant plusieurs (troubles anxieux, dépressions, troubles bipolaires, psychoses…) – et des dépendances. 

Aucune transition sociale ne pourra se passer d’une réflexion sur la justice

Aujourd’hui, ces questionnements émergent sérieusement, et la justice classique commence à collaborer avec la justice restauratrice. La justice classique est essentiellement focalisée sur la juste peine à infliger au coupable tandis que la justice restauratrice est basée sur les besoins de la victime et sur la responsabilité de l’agresseur afin de réparer la blessure causée, renouer le lien, accéder aux ressources de chacune et de chacun pour comprendre et évoluer.

Cette réflexion est cruciale, vitale. Nous pouvons imaginer toutes les transitions possibles et imaginables, promouvoir les énergies renouvelables et l’agriculture biologique, l’égalité femmes-hommes, le respect des droits de chacune et de chacun, la protection des plus vulnérables… si nous ne regardons pas avec courage dans les yeux le monstre qui hante nos humanités – celui de la punition et de l’enfermement (et parfois de la mise à mort) de celles et ceux qui ne parviennent pas à respecter les règles communes –, nous ne ferons qu’éteindre l’alarme à incendie de notre maison en feu sans éteindre ce dernier.

Nouvelle leçon du jour du Covid-19 : la privation de liberté de bouger, d’interagir, d’agir, d’être en relation, de contribuer est une torture. Certaines et certains le découvrent, effarés, alors que des millions d’êtres humains dans le monde le vivent depuis des décennies, anéantis.

Si vous avez besoin d’aide, si vous êtes inquiet·ète ou si vous êtes confronté·e au suicide d’un membre de votre entourage, il existe des services d’écoute anonymes. La ligne Suicide écoute est joignable 24 h/24 et 7 j/7 au 01 45 39 40 00.

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