Le pharmakos ou la stratégie du salaud utile

Depuis quelques jours, « l’affaire » Pierre Ménès fait grand bruit. Doit-on s’en féliciter ? Doit-on y voir le signe tant attendu d’un changement d’époque ? Je ne crois pas.

Rappel des faits
Ni vidéo ni verbatim dans ce chapitre pour ne pas participer à la diffusion de l’inacceptable, de l’insupportable. Juste quelques éléments de contexte, si jamais vous étiez loin du tumulte durant ces derniers jours. Pierre Ménès est un consultant sportif spécialisé dans le football. Journaliste, dirigeant de club, éditorialiste… Sur sa page Wikipédia, on peut même lire qu’il est depuis 2005 « polémiste audiovisuel ». L’occasion de découvrir un nouveau métier qui en dit long sur les angles éditoriaux des rédactions. Depuis la diffusion du documentaire de Marie Portolano, « Je ne suis pas une salope, je suis une journaliste », et la censure opérée par la direction de Canal+ de passages mettant en cause Pierre Ménès dans des affaires d’atteintes sexuelles, les témoignages de comportements sexistes, racistes, hétérosexistes de « l’animateur numéro un de l’émission de foot numéro un » comme il se décrit lui-même affluent. Tout le monde est bouleversé (non), tout le monde se félicite que cela se sache enfin (enfin ?), il est invité partout pour en parler (ah bon ?). Hauts cris et indignation : le voilà, on l’a trouvé, l’homme qui est responsable de tout (non) ! Regardez comme on est courageux : on le désigne et on s’en offusque (une fois encore : non).

Le remède et le poison
C’est le moment idéal de jeter un coup d’œil en arrière et de se rappeler ce rituel athénien du « pharmakos » : « celui qu’on immole en expiation des fautes d’un autre. » Lors des fêtes des Thargélies, au printemps (ah ! les hasards du calendrier), deux hommes de basse condition, considérés comme les rebuts de la société, étaient promenés dans la ville, déguisés et grimés pour être molestés par la foule, puis chassés hors des murs. Grâce à ce rite, la Cité se considérait comme lavée de la souillure des anciens crimes et pouvait recommencer à vivre et à accueillir les énergies de renouveau du printemps.

L’ambiguïté du terme même, « pharmakos » – qui pouvait signifier aussi bien « remède » que « poison » –, se retrouve dans l’ambiguïté de son effet sur le groupe. C’était effectivement un « remède », puisqu’il il soudait le collectif contre des individus boucs émissaires, évitant au groupe d’exploser dans une recherche plus complexe des responsabilités collectives. Et cet évitement en faisait un « poison », puisque cette « communion » qui devait sceller une forme de réconciliation n’était que partielle et momentanée. Les problématiques de fond (les tabous) n’étaient pas confrontées. Le rituel ne faisait qu’occulter les difficultés systémiques et ne remettait rien en question.

Sacrifier un pion pour continuer à maîtriser le plateau
De quels tabous parle-t-on dans cette affaire Ménès (et tant d’autres) ? Ceux du sexisme, du racisme, de l’hétérosexisme (et si l’on cherche un peu plus, il y a des chances non négligeables pour trouver également du classisme, du validisme, du lookisme…) du groupe, c’est-à-dire de la société dans son ensemble, avec en tête d’affiche Canal+ et les innombrables personnes qui ont laissé durant toutes ces années ledit Pierre Ménès exercer ses talents d’agresseur au service d’une ligne éditoriale profondément en accord avec cette vision effroyable du monde. 
Si vous avez envie d’en savoir plus, je vous invite à découvrir ce billet au sujet du soutien exercé par Canal+.

Bien évidemment, il est absolument nécessaire que Pierre Ménès prenne ses responsabilités et assume (ou soit amené à assumer) pleinement les conséquences insupportables de ses actes et de ses paroles. C’est nécessaire. Et totalement insuffisant. Pourquoi ? Parce que si le groupe s’en débarrasse, c’est seulement parce que cela devient trop voyant, trop gênant (et encore, cette affaire n’est pas terminée). Cela peut même constituer une façon très efficace de continuer à soutenir toutes les discriminations avec davantage encore d’impunité, la disparition de la brebis galeuse permettant au groupe de se faire passer pour un groupe progressiste qui s’amende. Le poison.

Ne nous laissons pas berner
Où que ce soit, au sein de nos familles, de nos cercles d’amis, des entreprises, des associations où nous évoluons… quand une situation insupportable perdure, quand un individu pose des actes inacceptables sans jamais rencontrer la moindre opposition, voire en étant excusé, protégé, il en va avant tout de la responsabilité du collectif. À partir du moment où celles et ceux qui sont en capacité (institutionnelle/hiérarchique/émotionnelle) d’intervenir ne le font pas, iels donnent, du fait même de leur inaction (et bien entendu aussi à travers leurs soutiens, leurs rires, leurs dénis, leurs minimisations…), l’autorisation aux dysfonctionnements de perdurer. Pourquoi ? Parce que ces personnes tirent du système leurs privilèges. Et, pour les conserver, elles doivent sacrifier un individu qui, même s’il a été un allié à un moment donné, est devenu trop encombrant. Rien de nouveau sous le soleil. 

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