Municipales 2020 : littérature, politique, création

Emmanuel Tugny, auteur : "Pourquoi je m'engage pour les Municipales"

E.Tugny par Philippe Riesco E.Tugny par Philippe Riesco

Emmanuel Tugny, vous avez une vie publique et artistique intense du côté de la littérature et de la musique. Agrégé et docteur ès Lettres vous êtes aussi enseignant en lycée et dans le supérieur, dans le prolongement d’une carrière de diplomate et de responsable d’institutions culturelles.

Vous habitez St Malo et vous avez décidé de vous investir dans les élections municipales de 2020 au sein d’une liste de gauche, « St Malo Autrement ». Nous voudrions savoir quel sens cet engagement a pour vous, ce que vous visez pour votre ville et comment vos analyses et votre création peuvent nourrir un discours novateur, mobilisateur, tout autant que des actes politiques.

La République : idée, réalité

  • Vos prises de parole sur Médiapart notamment, mais aussi votre travail au sein du service public montrent la haute idée que vous vous faites de la chose publique, de la république, de la démocratie. Des valeurs fondatrices de l’état républicain, qu’est-ce qui reste le plus vivant et le plus capital aujourd’hui ? En quoi l’idée de république est-elle selon vous une réalité à redéfinir et à défendre en 2020 ?

J’ai toujours voulu, quelle que fût mon adhésion partisane ou ma situation professionnelle, défendre cette idée, au fond assez simple, que les notions de participation politique et de contribution à un bien public constituaient un seul et même mouvement de l’esprit, du cœur et du corps et que la conception républicaine des affaires publiques était seule susceptible de tirer le développement individuel, « personnel » du redoutable enfermement en soi et en l’entre soi.

Je ne vois, je n’ai vu au monde aucune autre application pratique du dépassement de soi dans une communauté d’hommes, aucune autre application pratique du dépassement du territoire (du « for ») intérieur, du domaine de l’action de l’individu hors de lui-même, que cette soumission de l’entreprise singulière à une logique qui l’intègre et la dépasse.

À mes yeux, est et demeure « politique » ce qui transcende l’intérêt singulier l’intérêt tribal (« chtonien »), ce que j’ose ici nommer l’intérêt « incestueux » dans la formation librement déterminée, légitimée par un désir d’autrui, fraternel, solidaire, juste, cultivé, d’une personne morale institutionnelle, juridique, qui incarne puissamment le désir d’un devenir collectif, fût-ce au détriment de l’aspiration individuelle ou « collectivement individuelle », associative, corporatiste, oligarchique, en quoi je ne vois qu’un faux-nez morbide, tribal et solipsiste.

Je ne connais de politique que républicaine, je ne connais de modernité historique que républicaine, je ne connais de fraternité humaine qu’avérée par le « transport » de l’intérêt pour l’autre et la communauté avec l’autre sur le terrain de la défense et de l’illustration d’un bien commun véritablement dialectique, à la fois fédérateur des distinctions et explicitement hostile à leur reproduction dans les solutions de continuité sociales et politiques.

A relire le décret du 14 décembre 1789 portant conception des communes républicaines originelles, je me rends compte avec une certaine amertume de ce que quelque chose de l’enthousiasme de l’appartenance citoyenne, sous l’autorité d’une incarnation de la volonté d’être avec et en l’autre, s’est délité, dilué, au profit de ce dont l’époque nous donne le spectacle redoutable : la persévérance en soi du sujet et de ses expansions immédiates qui le renvoie à une solitude privée ou « de groupe » (celles qu’ont si remarquablement filmées Buñuel ou Chabrol…), c’est-à-dire à ces joies et à ces peurs de la solitude que l’aspiration à faire cité amplifiait ou tempérait à l’aune de la présence en soi de la vertueuse « limite de l’autrui ».

La république, seule, comme traduction d’une volonté de partage avec le lointain de biens communs ( ni le peuple, ni la classe, ni la nation, ni même l’association), me semble capable d’étendre le réflexe de rencontre jusqu’à l’universel. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle elle me semble la seule réponse possible à des enjeux qui, d’innovation en innovation, d’arborescence en arborescence des systèmes de communication, sont devenus planétaires, c’est-à-dire communs à un nuancier humain dont la maladie infantile est le renoncement à renouer avec un goût véritable de « l’autre comme même ».

Oui, je suis républicain, universaliste, internationaliste, je ne vois pas de pensée vraie, distinguée du réflexe natif triste, se produire hors de l’effort d’association à une « communauté des hommes » fondée sur une communauté des biens.

Politique, vie de la cité

  • « Entrer en politique », « faire de la politique » sont entachés de connotations contraires : il y a indéniablement une noblesse à faire un pas vers les responsabilités, à offrir de soi pour rendre possible l’amélioration de la société à laquelle on participe. LE politique se doit d’ordonner et pacifier la cité, de cadrer et organiser la pluralité des points de vue avec une certaine hauteur. Mais LA « politique », qui devrait permettre la mise en œuvre de ces principes, c’est aussi l’accommodement aux contingences, la gestion d’intérêts contradictoires et, inévitablement, des concessions. Entre idéaux et arrangements, au siècle des idéologies érodées, la fidélité, la sincérité, vous semblent-elles viables en politique?

Vous avez raison mais ce que vous nommez « arrangement » est aussi reconnaissance en soi de l’écho de la distinction (aux deux sens du mot), de l’autre.

La pratique du politique est arrangement pour l’autre, arrangement vers l’autre. Il en va de ce mode d’arrangement tout à fait différemment de celui qui consiste à singer l’autre ou à viser, à travers son « usage », un élan individuel qui réduit l’autre en tant que tel.

Le politique, c’est l’abord heureux, enthousiaste, de la limite en quoi consiste l’altérité et le goût acquis d’un dépassement critique, culturel, d’une aire des limites, des « départements », des cantonnements, dans la définition,  hors de soi, d’une personnalité juridique tierce qui traduit en physique citoyenne une joie du dépassement. Le politique, à mes yeux, est la maison commune qui fait termes et foyer du goût d’une communion, d’une fraternité reconnue avec l’autre. C’est un bien commun qui complète ainsi, avec l’allégresse du découvreur, la phrase enfantine « on dirait que » : « et si nous disions que nous nous aimions ? »

Quant à l’intervention de l’artiste ou de l’intellectuel au champ politique, elle me semble impérative dès lors que l’expérience esthétique, dès lors que l’expérience de la pensée relèvent de celle de la contradiction portée par une difficulté des formes aimable à une volonté expressive au fond aussi solitaire que stérile. Pratiquer l’art ou la pensée, c’est confronter à l’autrui d’une matière, d’une forme, une exigence expressive primaire.

Les pouvoirs de l’action politique locale

  • Soumis à des dérèglements économiques, climatiques, sociétaux qui dépassent les pouvoirs de l’exécutif, notre société peut sembler de plus en plus difficile à piloter et à transformer dans le sens d’un progrès commun. S’impliquer au niveau local, est-ce une façon de croire que l’on peut agir sur le global ? S’agit-il d’une (nouvelle) utopie ?

En république, il n’y a pas à mon sens de « niveau local ». L’idée de mise en commun du bien du lieu, traduite par l’invention d’une centralité équanime, équitable, juste, est universelle par essence. Ce qui vaut au plan national vaut au plan international, vaut au plan local : la question de la légitimité, de la modernité historique et de l’efficacité visionnaire d’un corps politique fondé par l’enthousiasme de « fonder ensemble dans le temps », n’est pas sécable.

Ainsi, mener le combat contre la délégation du service public à des opérateurs dont l’intérêt, collectif ou non,  ressortit à l’individuel, est affaire universelle : elle vaut sur le plan local, à Saint-Malo, par exemple, elle vaut sur le plan national, elle vaut sur la plan européen, elle vaut sur le plan planétaire. Car, de même que c’est l’homme universel qui est traversé par l’élan vers soi, c’est l’homme universel qui est emporté par l’élan de faire communauté avec ce qui est sa limite.

Et je ne vois que l’idée de république, une fois de plus, pour rendre compte de l’universel… le démocrate, par exemple, veut dire son fait. Le républicain lui enjoint de ne le dire que dans l’admission du fait de l’autre…

Le cas de St Malo : quelles transformations nécessaires ?

  • St Malo, « cité corsaire » dédiée au tourisme, est un cas typique de dépossession de la ville par ses habitants : immobilier, commerce, vitrine médiatique, accès SNCF, visent des consommateurs aisés et saisonniers. Pour que les personnes qui résident ou qui travaillent à St Malo ne se sentent plus les habitants secondaires de leur ville, quelles mesures vous semblent indispensables ? Comment peut-on développer le sentiment d’appartenir à sa ville et la sensation effective d’ « avoir prise » sur son cadre de vie dans un contexte touristique en perpétuel essor ?

La question fondamentale posée par la gestion municipale malouine est celle de l’abandon républicain, du désengagement de la pratique politique exécutive comme républicaine. En d’autres termes, elle me semble très largement devenue le bras séculier du service de l’intérêt particulier, du court-termisme clientéliste, d’un patrimonialisme obtus qui affiche d’autant plus le lieu qu’il le vide de « sens du lieu ». Saint-Malo me fait de plus en plus songer à Venise, où j’ai travaillé : le lien social s’y distend entre centre et périphérie, l’action publique s’y vend au plus offrant, le citoyen y est diverti par un carnaval permanent qui fonctionne, une fois de plus, comme un masque de la carence de vision dynamique de la citoyenneté, du bien et du sort commun. Il y a, ici comme ailleurs, urgence à redonner un sens politique à l’action publique, à renouer avec le scrupule véritable d’un bien commun respecté, conçu, veillé collectivement, d’un bien commun qui ne consiste pas uniquement en des paysages à peindre et des jeux…

 Gauche-droite : faut-il transformer l’échiquier ?

  • Le 25 aout 2019, vous écrivez sur Médiapart « La gauche, c’est la justice entraînant la liberté ». Mais vous faites en même temps le constat d’une dilution inédite dans la répartition des valeurs entre la droite la gauche. Cela signifie-t-il que les polarités doivent être redéfinies ou que nous devons avancer désormais à travers une pluralité constante de partis pris isolés, indépendants de toute idée de familles politiques ? Sommes-nous arrivés à une forme d’errance idéologique, de vagabondage politique qui valoriserait les mouvements au détriment définitif des partis, qui inciterait à adhérer à des projets distincts plutôt qu’à des horizons partagés ?

Je le dis d’article en article, de prise de parole en prise de parole et je ne dis rien de bien original : je crois que les appareils politiques issus des oppositions éthiques du XXème siècle ont en réalité disparu et qu’ils ne subsistent que comme « corpus nominalistes ». Je crois en revanche que les oppositions politiques qui ont, avant même 1789, prévalu en France, demeurent vivaces et autorisent une vivacité du débat démocratique, y compris d’un débat fondateur d’appareils nouveaux. Jacobinisme contre girondinisme, libéralisme contre républicanisme, universalisme contre nationalisme, européisme contre gallicanisme, monétarisme contre socialisme, basisme ou campanilisme contre verticalisme, tout ceci vaut et vaudra.

Je crois aux appareils politiques je crois aux corps intermédiaires ; j’y crois parce que je vois des partis et des corps intermédiaires agir « en effet » depuis la volonté des gens, parce qu’aucune définition du bien commun ne peut se porter au jour pertinemment sans confrontation des valeurs singulières.

Mais comme chaque citoyen français, je constate un décalage croissant entre les répartitions partisanes et les répartitions éthiques, ce décalage ne justifiant pas du tout à mes yeux telle démonétisation de l’outil partisan mais appelant une clarification (« révolutionnaire », au sens étymologique) des forces en présence. 

Indignations

  • On ne peut s’engager en politique sans un élan intime qui rejoint l’impératif collectif du besoin de transformation. Cette énergie de l’engagement s’ancre dans des espoirs mais surtout des indignations. On se souvient de l’injonction de Stéphane Hessel en 2010 : « Indignez-vous ! ». Qu’est-ce qui selon vous, aujourd’hui, rend l’inaction impossible, voire coupable ?

À ceci une réponse laconique : le malheur de l’autre, qu’il soit « quelqu’un » (l’autre citoyen) ou physique (l’espace physique peuplé par la citoyenneté).

Politique et langage

  • Le discours politique fait usage du langage, il s’agit de convaincre, de remporter l’adhésion des électeurs, des partenaires, des influents. Langage et pouvoir sont liés. La politique a aussi tendance à miner le langage et à détourner diverses connotations, à retourner ses significations. C’est une perversion que l’on a beaucoup repérée à l’époque « bling bling » de Sarkozy mais qui en réalité était déjà à l’œuvre aux siècles passés, comme à l’époque classique. Vous qui êtes un être de langage, qui soupesez avec justesse la valeur et l’histoire des mots, comment abordez-vous les discours politiques de vos adversaires, mais aussi les risques de « langue de bois » qui peuvent surgir dans votre propre camp ?

Je suis de ceux qui croient, en matière de pensée, au « mot juste », à l’évitement de la métaphore et du vague sémantique...

Je crois que l’action publique s’honore, comme le disaient  Jaurès, Blum, Mendès-France, Rocard, à nommer les choses non pas depuis le souci de la « clarté » (car il est des clartés trompeuses) mais depuis celui de l’exactitude et de la vérité.

Les citoyens savent que si rien n’est simple, quelque chose de la parole publique doit rendre compte de cette complexité, généreusement, certes, mais strictement.

La fonction principale du clerc, en politique, me semble être celle qui consiste à préciser « ce dont il est question au juste ».

Politique et création

  • La puissance de la création artistique, qu’elle soit littéraire, musicale, plastique (…), c’est la capacité à inventer, à générer, expérimenter des formes nouvelles. L’audace, le travail inventif et expérimental, la main à la pâte, ne devraient-ils pas constituer le socle de l’aventure politique ? Dès lors, la façon de « faire de la politique », le processus lui-même tel que « St Malo Autrement » l’explicite à travers sa Charte, ne risque-t-il pas de reléguer les résultats effectifs de l’action au second plan ?

Je reconnais dans le processus mis en place par « Saint-Malo autrement » (dont le programme n’est pas encore intégralement dévoilé, puisque, fidèle aux exigences originelles des fondateurs des communes républicaines, la liste entend que le programme soit l’émanation d’une volonté collective avérée) l’adhésion à deux dimensions d’éthique politique auxquelles je suis très attaché : l’antériorité de la méthode à la libre expression politique (dont les vertus sont chantées par le libéralisme des « grands débats ») et la mise en exergue de l’idée de bien commun, dût-elle heurter les convictions du carrousel des intérêts individuels. Cela me suffit à me reconnaître dans ce mouvement, à la fois basiste et d’une grande rigueur formelle et morale.

Espoir et progrès

  • L’engagement politique, et tout particulièrement quand on s’inscrit dans la lignée de la gauche, postule la possibilité d’un progrès pour tous les êtres humains. Si la fuite en avant des découvertes technologiques, incapable de promettre l’émancipation de tous sur une planète viable, remet en cause l’idée de progrès, le désir de justice sociale reste chevillé à la certitude qu’un avenir meilleur est possible. La notion de progrès n’est plus défendable en histoire de l’art, elle est remise en cause également par une certaine frange écologiste. Dès lors, comment, sur quelles bases, l’espoir a-t-il encore du sens ?

Cela a toujours été : il y a des pensées statiques, il y a même des pensées statiques du devenir, des pensées apocalyptiques…et puis il y a la gauche, pour qui rien de ce qui relève de l’ordre humain ne saurait résister à une sensibilité à ce qui n’est pas soi. L’idée de progrès n’appartient pas en propre à la gauche, elle n’est pas « politiquement polarisée ». En revanche, cette idée simple que le goût de ce qui n’est pas soi détermine la dignité du devenir est la gauche et, au fond, toute la gauche.

Raisonner depuis un réel arrêté, ou depuis un réel condamné, c’est penser à droite. Il ne me semble pas faire de doute qu’au dernier jour, la gauche chantera l’espoir.

Politique culturelle et "développement durable"

  • « St Malo Autrement » articule quatre piliers : démocratie, écologie, solidarité, culture. Or les municipalités administrées par des équipes écologistes n’ont pas toujours révélé un profond soutien aux acteurs culturels de terrain. Comment les instituions culturelles mais aussi les associations et les artistes pourront-ils s’associer aux grands défis environnementaux qui s’imposent aujourd’hui et participer à la gestion d’une ville créative et respectueuse de ses ressources naturelles ?

La réponse politique à cette question me semble appelée par sa dimension particulière : à enjeux universels et de long temps, réponses universelles et de long temps, à réponse universelle et de long temps, politique de l’universel et du long temps, concorde, planification, enseignement du bien commun : république ! 

Manifestation pacifique et fraternelle, estampe, Collette, A., Éd. Domnec, 1848. Coll. Musée de l'Histoire Vivante Manifestation pacifique et fraternelle, estampe, Collette, A., Éd. Domnec, 1848. Coll. Musée de l'Histoire Vivante

Questions : Nathalie Brillant

Photographie : Philippe Riesco

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