De quelle Invention "Le Silure" d'Emmanuel Tugny est-il le nom ?

Lectures ouvertes! Publié une première fois en 2010 par Laure  Limongi aux éditions Léo Scheer, "Le Silure" reprend vie aux éditions Gwen Catala en versions numérique et papier avec une couverture peinte par Romina Bassu.

2019 : Année prolixe en enregistrements et en création littéraire pour Emmanuel Tugny. Ni plus ni moins qu’une autre année, rétorquerait sans doute l’artiste dont le mode créatif est la seule manière d’être qui vaille. Pourtant, les convergences entre une traduction de Manzoni, une reprise de Maurice Scève à voix haute, l’écriture d’un cinquième tome de L’Imitation, un projet de roman à partir de visages nazis et une réédition du Silure ne recouvrent pas un simple bouquet de coïncidences. C’est un précipité de départs, d’amorces dans l’infinie matière à renaître. Explorations permanentes pour rééditer la question, balayer les facilités et les phrases, récurer les balivernes et trouver de l’aujourd’hui, subtilement dissonant, dans la recomposition des formes et le frottement des tempéraments. « […] je veux écrire des mondes », recueille Zoé Balthus de la voix d’E.Tugny[1]. Et bien maline qui pourra le classer… Baroque post-moderne ou surréaliste spiritualiste ? Éclats de rire.

Le Silure © Nathalie Brillant Le Silure © Nathalie Brillant

Ouvrir le livre : Il y a sur l’île d’Iseora une bibliothèque. L’on y accède par une théorie de ruelles serpentant à travers vent. Et nous voici en partance. Qui cherche une île cheminera alors entre roses trémières, miroirs sous la verrière et parfums de pierres au soleil. Qui s’adonne à une théorie, serpentera jusqu’à sa perte de l’autre côté de la raison et des figures. Quel vent faudra-t-il traverser ? De quels gestes, avec quel esprit ? On se demandera, si mission silurienne il y a, comment en partager l’attente. De fait, on ne lit, on n’explore Iseora, l’île au livre unique, que porté par le goût de l’insu – êtres, sentiments, événements, arts, valeurs – la quête qui s’y joue redoublant celle de l’amour, toujours[2] d’une expérience radicale de la littérature et donc de la lecture. Ce que vit le lecteur du Silure, le liseur[3], tient simultanément des retrouvailles et de la perte : une activation puissante des reconfigurations sensorielles et des angoisses, une incertitude du sens, une reconnaissance de quelques grands motifs littéraires, une errance dans l’incertain. Se faire l’Orphée d’une Eurydice de l’écriture: perte inévitable, et seul amour créateur qui vaille. Alors, embarquons.

Pour commencer, Le Silure campe un décor atemporel tissé de voiles, d’étoffes fines, d’enfants en chapeaux, de notes de piano et de violon à mille lieues de tout monstre marin. Il règne dans l’île une teinte classique lumineuse qu’envahissent de toutes parts l’esprit baroque, le clair-obscur, les dédoublements, les contrastes chatoyants et la mort. Le roman tout entier est marqué par des sortes de vanités et de dédoublements de motifs picturaux en espaces romanesques, mais également de personnages en leurs doubles. Il y a jusqu’au prénom d’Israël qui désigne deux personnages distincts, l’homme et la femme aimés, le couple mortel/immortel à l’unité blessée.

À l’indistinction des règnes animal/végétal/humain, monstre/sublime et des subjectivités vous/eux dans ce roman, correspondent l’éloge des songes et la logique fantaisiste des rêves. Un halo impressionniste entoure la plupart des affirmations comme si le roman lui-même basculait, précipité loin des routines de la lecture. Le salut ne consiste plus à ramener l’être perdu, ou le livre, à la surface des vivants, mais à emporter l’amante, ou le lecteur, dans les profondeurs inquiètes de l’altérité. Il va falloir appréhender le texte dans des décors minés d’illusions, habités de personnages multiples et de créatures aux actions incertaines, à la chronologie réarticulée en répétitions-variations.

Ainsi, le vertige s’active au moins à trois niveaux, celui de l’intrigue, celui du genre romanesque et celui de la représentation. La déréalisation romanesque que le narrateur tutoyé métaphorise en grand trou[4] peut alors faire de la déconstruction un acte de création, lui offrir une résolution lyrique. La perte peut conduire à une esthétique harmonieuse, ou du moins à un élan : Le manque prend la tombée du jour comme autour le grand parc[5].

Le glas du roman figuratif semble aller de pair avec la dissolution de la bibliothèque. Iséora serait-elle l’île mallarméenne du livre absolu ? L’œuvre espérée en laquelle se refléteraient tous les ouvrages lus, aimés, désirés ? Plus qu’un livre-somme, la bibliothèque du livre unique serait l’ensemble des lectures infinies, sans début ni fin, celles qui s’emboitent comme des poupées russes nous racontant l’histoire racontée et entendue dans le livre lu… Il y a du lu, du lis et de la voix dans Le Silure et son liseur.

Aux antipodes d’une esthétique réaliste et mimétique, l’œuvre démultiplie et combine formes littéraires, picturales, architecturales, musicales puisées aux quatre coins de l’histoire des arts et des imaginaires. Classique, baroque, surréaliste, cubiste, on comparerait volontiers la poétique d’Emmanuel Tugny à celle de Guillaume Apollinaire, qu’il cite en préambule, via le motif de la « marqueterie ». Mais il faut y ajouter la figure du reflet. Ce roman est autant la reconfiguration du récit matriciel qui rejoue la quête de l’éternel amour, que sa propre réverbération infinie jusqu’à l’extinction du visible et du romanesque dans les marges de la poésie en prose.

Et pour finir ? On dirait que le récit  s’enfonce à pic et en spirale dans une eau sombre que ride un vent léger [6]. La mort attaque, avec grâce, et ses morsures mi-songe mi-raison marquent une sorte de présence que transcenderait le geste d’écrire. Les notes de la bibliothécaire imitent, dupliquent les rêves simples des autres. Écrire ne forge rien. Les mots montent et descendent des escaliers qui s’énoncent et s’effacent d’une scène à l’autre, d’un livre à l’autre.

Dans la traduction de L’Invention de Manzoni, la parole creuse et défie son double. Dans L’Imitation de Jésus-Christ, elle se condense et jaillit dans la forme. Débarrassé de la vraisemblance, raconter passe du rien au plein, du signe à la puissance. On dirait alors qu’il ne nous reste plus, dans cette farouche liberté du verbe, qu’à réapprendre à lire. À lire, et à aimer.

Janvier-Avril 2019

 

Le Silure éd. Gwen Catala © D'après R. Bassu Le Silure éd. Gwen Catala © D'après R. Bassu

L’écrivain et musicien Emmanuel Tugny est l’auteur de plus d’une quarantaine d’ouvrages (romans, poésie, dialogues, traductions, essais, entretiens…) et de chansons dont il est le plus souvent l’interprète : https://fr.wikipedia.org/wiki/Emmanuel_Tugny.

Publié une première fois en 2010 par Laure  Limongi aux éditions Léo Scheer, Le Silure reprend vie aux éditions Gwen Catala en versions numérique et papier : https://www.gwencatalaediteur.fr/tugny-silure.

Nathalie Brillant qui a préfacé cette nouvelle édition du Silure enseigne la lecture littéraire à l’Université Rennes 2.

 

[1]BALTHUS Zoé & TUGNY Emmanuel, D’après les livres, Gwen Catala éditeur, 2016, p. 9.

[2]Chapitre 59.

[3]Anagramme du silure, notion définie par PICARD Michel, La Lecture comme jeu, Éditions de Minuit, 1986.

[4]Chapitre 11.

[5]Chapitre 2.

[6]Chapitre 46.

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