Trois morts indignes: de la sidération à la co-responsabilité

La mort indigne de Malik Oussékine en 1986 a ébranlé jusqu'au plus haut sommet de l'Etat. C'était la droite, avec Chirac et Pasqua et c'était il y a 30 ans. Sous un gouvernement "de gauche", les morts indignes de Rémi Fraisse et d'Adama Traoré sont un peu plus médiatisées que d'autres, mais sont néanmoins digérées par la société. Et l'Etat invente le concept de co-responsabilité des victimes.

On  commémorait le 6 décembre dernier  la  mort de Malik Oussekine, étudiant de 22 ans, tué en 1986 du fait de violences policières.  Cette « mort indigne » -pour reprendre le titre d’un livre paru en 1989-,  avait à l’époque  bouleversé une large majorité de la presse et de la société.

À Paris, le 10 décembre 1986, une manifestation à la mémoire de Malik Oussekine et d'Abdel Benyahia, un Algérien de 20 ans tué par un policier ivre dans un café le 5 décembre également, est organisée. Cette manifestation rassemble 600 000 personnes selon les organisateurs et 126 000 selon le ministère de l'Intérieur9. Des manifestations silencieuses sont organisées à la mémoire de Malik Oussekine dans 36 villes de France, rassemblant 200 000 personnes selon l'AFP10.

Cette tragédie avait entraîné la démission d’Alain Devaquet, ministre délégué chargé de la Recherche et de l'Enseignement supérieur. Bien que Charles Pasqua, alors ministre de l’intérieur et son bras droit  Robert Pandraud aient cherché  à étouffer l’affaire, les deux policiers directement impliqués dans cette tragédie ont été  jugés pour « coups et blessures ayant entraîné la mort sans intention de la donner ». Ils ont été condamnés le 27 janvier 1990 à deux et cinq ans de prison avec sursis. En interne, l'un écope du niveau de sanction le plus sévère,  soit la mise en retraite d'office. L'autre est sanctionné par un déplacement d'office. (cf. Wikipedia)

En 2006, David Assouline, l'un des leaders du mouvement étudiant contre Devaquet, devenu sénateur PS de Paris et conseiller municipal de Paris, propose un vœu au Conseil de Paris pour faire déposer une plaque commémorative sur les lieux du drame. Cette plaque est inaugurée le 6décembre2006, en présence de la famille Oussekine, du président de SOS Racisme , du maire de Paris, Bertrand Delanoë. (cfwikipedia)

Des amphithéâtres (de l'université de Rennes 2, de l'université de Nice Sophia-Antipolis et de l'université Pierre-et-Marie-Curie à Jussieu), une place (à Ivry-sur-Seine), portent le nom de Malik Oussékine.

30 ans ont passé… Sous un gouvernement prétendument de gauche des « morts indignes » comme celle de Malik Oussékine sont perpétrées sans provoquer désormais la sidération. Elles semblent totalement digérées, phagocytées par la société, les partis politiques, les média. S’il n’y avait pas internet et les réseaux sociaux, elles seraient déjà tombées dans l’oubli. Ces morts n’ont provoqué ni la démission du ministre de l’intérieur, ni celle des  préfets concernés, ni le scandale  au PS  PS ou chez les élus dits de gauche. Les circonstances de la mort donne lieu à brouillage officiel. Une commission parlementaire créée à la demande des verts n’aura pas le droit de chercher la vérité (sous prétexte d’enquête judiciaire), seulement de faire  un point sur les conditions dans lesquelles s’effectue le maintien de l’ordre !  Couverts par leur hiérachie, par le premier ministre, les policiers agissent désormais quasiment dans la plus parfaite impunité, et ce malgré les témoignages, les vidéos et autres moyens de capter l’actualité qui n’existaient pas il y a 30 ans.

La mort de Rémi Fraisse, botaniste et militant écologiste tué sur le site du barrage de Sivens en 2014 n’a jamais été reconnue comme une bavure policière. Bernard Cazeneuve a d’ailleurs d’emblée refusé tout rapprochement avec la mort de Malik Oussékine. Sous le quinquennat de François Hollande,  l’exécutif a joué la même partition que le ministre Pasqua 28 ans plus tôt en accusant la victime, la  radicalisation des manifestants et le parti EE- LV.

Emmanuelle Cosse à l’époque secrétaire nationale d'EE–LV et plus inspirée qu’aujourd’hui s’est d’ailleurs indignée des propos du ministre de l’intérieur :

« Je suis scandalisée de la mise en cause directe des écologistes, Je trouve inadmissible que le ministre de l’Intérieur nous désigne comme jetant de l’huile sur le feu alors que, depuis deux mois, nous dénonçons la façon dont les forces de l’ordre agissent sur cette zone.» 

A l’Assemblée Nationale, en vrais godillots cadenassés par la discipline de parti, il n’y a eu aucun(e) élu(e) PS pour observer avec les écologistes la minute de silence demandée par Cécile Duflot.

L’ Obs a rendu compte de cette séance :

« Lors de la traditionnelle séance de questions au gouvernement, la députée écologiste Cécile Duflot, a consacré mardi 4 novembre une partie de sa question pour rendre hommage à Remi Fraisse, mort sur le site contesté de Sivens (Tarn) lors d’affrontements avec les forces de l’ordre. (sic)

« Je suis persuadée qu’ici, tous les membres de cette Assemblée déplorent la mort injuste de Rémi Fraisse. Le groupe écologiste souhaite donc consacrer une minute de cette question à une minute de silence pour dire combien nous sommes touchés par la mort de ce jeune manifestant qui ne faisait que défendre la nature", lance l’ancienne ministre du Logement, visiblement émue.

Alors que l’ensemble des élus écologistes se tiennent debout, silencieux, dans l’hémicycle, le président de l’Assemblée nationale, rappelle alors à l’élue écologiste le règlement. 

Il est de tradition de saluer dans notre Assemblée par une minute de silence, les décès survenus parmi nos forces armées ou parmi les otages", répond Claude Bartolone, qui récolte les applaudissements d’une bonne partie des députés de gauche et de droite.

Je vous demande de poursuivre votre question Mme Duflot […] Chacun comprend votre émotion mais maintenant il faut poursuivre votre question", enchaîne le patron de l’Assemblée.

Alors que l'élue de Paris reste silencieuse, Claude Bartolone menace : "Je vais devoir vous retirer la parole Mme Duflot." (Obs. 4 novembre 2014)

 

 

En juillet 2016, Adama Traoré meurt d’asphyxie le jour de ses 24 ans lors d’une interpellation policière. Adama Traoré n’était pas la personne visée par l’interpellation mais il avait pris la fuite parce qu’il n’avait pas ses papiers sur lui.

Mensonges des gendarmes, mensonge du procureur, affabulation sur l’état de santé d’Adama qui aurait été cardiaque… On puise encore une fois dans la même boîte à explications vaseuses qui sert  depuis 30 ans…  Or, depuis, la version des gendarmes et du procureur a été contredite par le témoignage des pompiers sur les causes réelles  du décès. Mais ce témoignage  n’a rien changé …

Depuis juillet manifestations et pétitions réclament la vérité sur cette mort, sans résultat.  Les réseaux sociaux se mobilisent.

Le parti socialiste fait un peu de bruit et demande lui aussi la transparence et la vérité. Trop mollement sans doute pour que le gouvernement, qui en cette période d’état d’urgence indéfiniment prolongée, a un besoin extrême des policiers et des gendarmes, en tienne compte. L’interpellation mortelle n’a donné lieu à aucune sanction.

Sous le quinquennat Hollande est d’ailleurs apparu un nouveau concept qui minore définitivement le poids de la violence institutionnelle : celui de co-responsabilité des victimes. Celui qui perd la vie,  un œil ou reste handicapé est co-responsable de ce qui lui est arrivé. Il y a 30 ans, cette idée était sous-jacente quand Pasqua s’insurgeait qu’ « un jeune sous dialyse » se trouve rue Monsieur le Prince un soir de manif. Aujourd’hui, sans vergogne, cette indignité acquiert un statut officiel.

 Le 14 mars dernier Mediapart, sous la plume de Michel Déan, a rendu compte d’un rapport de l’ACAT dénonçant l’impunité des violences policières.

Un rapport dénonce l’impunité des violences policières

Armes dangereuses, techniques d'immobilisation mortelles : l'ACAT a étudié 89 cas de violences policières. Conclusion : l'opacité règne, et les enquêtes se terminent souvent sans condamnation ni sanction.

(…) L’ACAT demande également la publication du nombre d’enquêtes ouvertes et de sanctions prononcées dans ces affaires. Demander justice, pour une victime de violences policières, s’assimile en effet à un « parcours du combattant », déplore l’ACAT. La justice se montre pour le moins frileuse quand les forces de l'ordre sont mises en cause… alors qu’elle poursuit rapidement les victimes de violences policières pour “outrage” et “rébellion”. Et de fait, sur 89 affaires de violences policières suivies par l’association, seules 7 ont donné lieu à des condamnations de policiers.

L’opacité qui entoure le plus souvent les violences policières est également pointée par l’ACAT.

Si le nombre de décès causés est assez faible, un par mois en moyenne pour la France, le nombre de blessés graves est élevé. Et ce sont surtout les jeunes et les personnes « issues de minorités visibles » qui sont victimes de ces violences.

Indignez-vous disait  Stéphane Hessel. Jamais,  je n’ai compris comme aujourd’hui, la force de cette injonction.

30 ans, c’est pourtant très court. 

Comment en est-on arrivé là ?

Et surtout comment arrêter ce processus terrifiant ?

 

 

 

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