Discuter de l'actualité "chaude" sans s'opposer?

Les César, le Coronavirus, le climat, les élections municipales... L'actualité médiatique des derniers jours et le caractère virulent de certaines prises de position viennent nous rappeler à quel point il est difficile de dialoguer sans en passer par l'invective, les clivages, les jugements et la volonté d'avoir raison....N'est-il pas possible d'apprendre de ses contradicteurs?

le calumet de la paix semble nécessaire! le calumet de la paix semble nécessaire!
Je lisais justement hier un article qui conseillait à chacun de se tenir loin de l’actualité afin de préserver une forme de sérénité, de quiétude, et de se prémunir des angoisses provoquées par l’accumulation de nouvelles souvent tristes, ou énervantes, voire révoltantes. Au vu des remous de l’actualité, la question se pose donc pour certains…, surtout cette semaine où une forme de véhémence se répand et semble nous obliger à prendre position.

Roman Polanski, Adèle Haennel, le 49.3, la gestion du coronavirus, le choix de votre futur maire : vous êtes sommés de trancher….

Les protagonistes des différents camps se répondent par médias interposés, ou sur les réseaux sociaux, parfois autour d’un verre mais le ton monte...

Argument contre argument, chacun campe sur ses positions. Quelques indécis se taisent, et les plus mesurés sont considérés comme des « mous », seules les invectives prennent l’allure de la force…., chaque argument vient servir un discours partisan et crée un clivage, ce que Simondon nomme « la forme communautaire » de la pensée.

Cela me rappelle aussi une discussion que j’avais il y a quelques années, avec une personne qui avait des convictions fortes contraires aux miennes, et qui m’a affirmé : « chacun peut penser ce qu’il veut, l’important c’est d’être logique et cohérent »…. Mais cela peut-il se soutenir lorsqu’il s’agit de défendre un discours de haine, ou de rejet d’une partie de la population ? Est-ce qu’on n’est pas là dans une forme de relativisme ou seule la rhétorique est un critère pertinent pour défendre une pensée, nonobstant toute interrogation sur les croyances qui fondent l’argumentation ?

 

L'intransigeance des contradicteurs

Intransigeance de celui qui est sûr de ses arguments…

Intransigeance qui s’affirme surtout quand il s’agit d’être CONTRE quelqu’un, CONTRE un positionnement, une idée.

Intransigeance qui se croit légitime, qui se prend pour de la lucidité. Il s’agit d’affirmer aux autres « vous êtes bien naïfs de ne pas vous opposer à cette personne, à ce show, à cette idée, à cette ambiance »…

Mais est-ce en montrant à quelqu’un qu’il a tort, qu’il a failli dans son raisonnement, dans son argumentation, qu’on va le faire changer d’avis ? Avez-vous l’impression que depuis une semaine les défenseurs de tel ou tel protagoniste qui fait l’actualité va modifier sa position ?

Et finalement : y a-t-il vraiment rencontre là où il y a mépris? L’opposition entre deux tiers n’a-t-elle comme seul but que d’avoir un gagnant dans le débat ? Savons-nous accueillir l’altérité dans l’affrontement ?

 

Spinoza à la rescousse?

Pourrait-on envisager de « percevoir l’altérité, avec sa différence, comme une chance chaque fois renouvelée d’apprendre et de nous augmenter. » ? C’est ce que nous propose Sébastien Charbonnier, dans son ouvrage Aimer s’apprend aussi, avec pour sous-titre Méditations spinoziennes…. Ce spécialiste de Spinoza veut nous aider à envisager le dialogue en le fondant sur la fameuse notion de la joie, transmise par Spinoza dans son Ethique ; joie qui manque sans doute vraiment ces derniers temps dans les fameux sujets cités et surtout dans la manière de confronter les points de vue en « pour/contre ».

Ce livre se lit à la fois comme un essai, comme une série de méditations propices au ralentissement, et aussi comme un dictionnaire. En effet, entre l’introduction et la postface, on y trouve une série d’entrées que l’on peut lire dans l’ordre alphabétique tel qu’il est présenté ou alors selon notre humeur du moment. Ces entrées ou chapitres se nomment par exemple « aimer », « apprendre », « autrui », « confiance », « fragilité », « jeu », « kairos », « perspective », et ont pour objectif de nous apprendre à ne pas considérer notre adversaire d’opinion comme un tiers, mais comme une altérité, dont la rencontre nous permet à la fois d’aimer, d’apprendre, de nous éduquer encore et encore, dans une forme de joie qui développe notre puissance d’agir. La « Puissance » est un concept essentiel de la pensée de Spinoza, elle désigne notamment la capacité d’agir librement et surtout de RESSENTIR une plus grande liberté quand on apprend à penser autrement. Cette libération s’opère par la connaissance, et je le rappelle, il s’agit d’une expérience affective. Alors que la logique s’intéresse aux symptômes de l’erreur dans les jugements, les opinions, les raisonnements, elle néglige leur origine, à savoir les croyances. Ce livre veut nous montrer « comment rencontrer des croyances plus vraies que les miennes, qui me rendront joyeux»… La croyance est aussi une émotion, elle vient aussi de notre corps, nous la portons de tout notre être. En ce sens, contredire notre interlocuteur ou même le faire taire comme on le voit bien cette semaine, c’est manquer de patience, la patience de l’entraînement à penser autrement, à la manière de l’autre, qui permet de mettre et lumière et de se libérer du poids de nos préjugés.

 

L'éducation de la perception

En guise de conseil et pour mieux ralentir (et sans doute apaiser les débats), voici une citation de Spinoza trouvée dans son Ethique V, 10 : « toujours prêter attention à ce qu’il y a de bon dans chaque chose, afin qu’ainsi ce soit toujours un affect de joie qui nous détermine à agir ».

Pour Spinoza et Sébastien Charbonnier, APPRENDRE A AIMER EST AINSI UNE EDUCATION DE LA PERCEPTION, il s’agit de considérer autrui comme une personne aimable dont on a toujours quelque chose à apprendre, dont on peut accueillir une puissance…. Plutôt que de contredire, il va s'agir d'apprendre avec l'autre, de penser "en situation", c'est à dire entre autre en tenant compte du contexte de l'autre et de ses croyances. C’est ainsi que nous pourrons faire société, développer un potentiel commun de création. Plutôt que d’être contre, il « s’agit d’aller ailleurs, vers d’autres lieux nouvellement communs ».

Ce livre de Méditations spinoziennes se présente donc comme un "ensemble de méditations pratique sur l’inutilité des « non » adressés à l’autre"

« L’amour est un parcours d’obstacles, l’occasion mille fois répétées de se transformer, d’apprendre encore, de découvrir des perspectives insoupçonnées, de trembler un peu plus à chaque fois que l’on pressent l’inconnu. On ne sait pas ce qu’on peut apprendre avec les autres » [...] « Aimer met en mouvement ».

Il s'agit une nouvelle fois d'envisager l'éducation tout au long de la vie... qui s'applique dans différentes situations relationnelles.

Et vous comment parvenez-vous à sortir de l'opposition de type "pour" ou "contre" dans vos discussions, sur les réseaux sociaux ou dans la "vraie vie"?

 

Texte issu de ma chronique hebdomadaire sur l'antenne de RCF Alsace dont le podcast est à retrouver ici : https://rcf.fr/vie-quotidienne/psychologie/peut-discuter-plus-joyeusement-de-l-actualite

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.