Manager avec "bienveillance", "empathie", "gentillesse" : mais encore...

Les injonctions liées à l'empathie, la bienveillance, la gentillesse sont souvent tournées en dérision, et pour cause, leur effet n'est pas démontré... Si ces appels trouvent surtout un écho chez ceux qui sont déjà convaincus, comment les mettre au service d'une éthique relationnelle sans tomber dans une forme de moralisation?

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Empathie, bienveillance, gentillesse, voici des mots prononcés de plus en plus fréquemment dans des contextes aussi divers que les relations familiales et conjugales, l’éducation, mais aussi le management et l’entreprise. On les évoque avec insistance comme si l’évidence qu’ils pourraient exprimer au premier abord semblait devoir être revendiqué, comme si on devait les convoquer suite à disparition ou dénigrement.

Qu'en est-il réellement?

S’il est vrai que les bienfaits de l’empathie, de la bienveillance, de la gentillesse sont difficiles à évaluer, à mesurer, à chiffrer, en revanche, les coûts engendrés par leurs contraires (égoïsme et narcissisme, perversion, malveillance, brutalité, dureté, méchanceté,…) sont beaucoup plus visibles. On l’a vu récemment dans les cas d’homicides conjugaux, dans toutes les affaires de maltraitance vis-à-vis des enfants, dans les phobies ou les cas de harcèlement scolaires, ainsi que dans la recrudescence de souffrances professionnelles entraînant des arrêts maladie longue durée voire des inaptitudes, souvent nommées un peu vite "burn-out" mais qui reflètent en général un vrai mal-être causé par des comportements professionnels de domination, d’emprise, de refus de voir l'autre comme sujet.

 

Empathie, bienveillance, gentillesse. On mentionne la bienveillance dans les chartes de valeur, on parle d'empathie dans les offres de recrutement ou dans les formations, la gentillesse est un peu moins citée en entreprise mais associée à des métiers du soin, comme s'il y avait un domaine réservé... A quoi s’opposent ces attitudes ? Sont-elles des exceptions censées mettre en exergue le caractère toxique de certaines relations ? N’est-ce pas un peu caricatural et signe de l’annonce d’une nouvelle mode dans laquelle le marketing n’a plus qu’à s’engouffrer pour accompagner la vente de séminaires, de formation, de coaching, de stages, de livres et quelques gadgets sur ces thématiques, comme les fameux baby-foot d’abord ovationnés au profit d’un pseudo-bonheur en entreprise et désormais ringardisés parce que les modes passent, et témoignent du peu de profondeur qu’on accorde à certaines réflexions ?

 

La question posée ici est : devons-nous fonder l’éthique relationnelle sur une réponse aux comportements extrêmes ? Est-ce que c’est l’empathie, la bienveillance, la gentillesse qui vont résoudre tous les problèmes évoqués plus haut ?

 

Tout d’abord, les comportements extrêmement malveillants auxquels tentent de répondre ces appels sont commis par des personnes qui ont d’énormes difficultés à reconnaître le caractère répréhensible de leurs actions et donc à se remettre en question. Il est donc évident qu’ils n’entendront pas ces appels tant qu’ils ne se seront pas responsabilisés…., c’est-à-dire tant qu’ils n’auront pas compris que ces actes malveillants sont des manifestations de leur liberté, et qu’ils doivent en être garants et donc répondre de leurs choix… Travail de la justice au sens large, ou en tout cas d’une autorité légitime qui aurait la capacité de faire prendre conscience à ces personnes que leurs actes heurtent la morale commune et la qualité des liens sociaux….

 

Les services RH ont fort à faire en entreprise pour comprendre la réalité de ces sujets, écouter les victimes et les inciter à se faire accompagner, et à mettre en place autant des enquêtes, des confrontations avec les auteurs supposés, que des sanctions lorsque les faits sont avérés. De réelles sanctions ayant aussi pour vocation une prise de conscience du caractères contestable, répréhensible, irrespectueux, dangereux de certaines conduites. L’impunité donne raison aux personnes malveillantes et incite à la récidive. La responsabilisation n’est pas toujours possible, avouons-le, mais il s’agit aussi de protéger de potentielles victimes… France Culture a eu la bonne idée de réaliser une série de podcasts (à découvrir ici) concernant les auteurs de violence conjugale, qui mettent en exergue la difficulté pour les auteurs de se souvenir de leurs comportements violents en tant que tels (la mémoire est sélective, et mérite aussi d’être mieux étudiée et appréhendée, les études scientifiques publiées sont nombreuses) et donc des incapacités à se responsabiliser parfois… Les sanctions seules n’empêchent pas la récidive.

 

Donc si ces appels n’atteignent pas leur cible, que faire ?

Tentons de passer par les définitions pour chercher des pistes d’action.

-         Bienveillance : il s’agit d’une disposition qui nous porte à faire le bien et à vouloir le bonheur d’autrui. Certes… mais dans ce cas, qu’est-ce que le bien pour autrui, qu’est-ce que son bonheur ? Si l’on se réfère à la multiplicité des significations (le bien et le bonheur sont des interrogations universelles qui traversent l’histoire et n’ont toujours pas de réponse définitive…), on voit bien que l’on est loin des évidences…. Ne peut-on donc pas soupçonner une forme de paternalisme à affirmer savoir ce qu’est le bien ou le bonheur de celui à qui on s’adresse ? Est-ce bien le sens que l’on veut donner au mot « bienveillance » ?

 

-         Empathie : le mots empathie engendre aussi beaucoup d’ambiguïté : même si elle désigne une capacité à comprendre l’autre, lui accorder une place et de l’écoute sans jugement, n’oublions pas qu’elle ne conduit pas qu’à des actions vertueuses. Certains experts affirment en effet que les Pervers Narcissiques ainsi que certains dictateurs ou spécialistes de la torture utilisent leur empathie au détriment d’autrui… A ce titre, je vous recommande le dernier numéro (décembre 2019-janvier 2020) de Philosophie Magazine intitulé « Peut-on se mettre à la place des autres », et qui traite toutes les ambivalences de l’empathie…

 

-         Quant à la gentillesse, je n’en dirai que quelques mots aujourd’hui et j’y reviendrai beaucoup plus longuement la semaine prochaine : en effet, ce mot porte tellement d’ambiguïté que la plupart du temps, la gentillesse est tournée en dérision et objet de moquerie; on l’associe aussi à un manque de personnalité, de caractère lorsque l’on dit à quelqu’un qu’il est trop gentil et qu’il ne sait pas s’affirmer. Nous remettrons tout cela en question dans la chronique de la semaine prochaine certes, notamment à travers la lecture des ouvrages du philosophe Emmanuel Jaffelin, (Eloge de la gentillesse et Eloge de la gentillesse en entreprise) mais il est important de ne pas nier cette réputation d’un mot qu’on souhaite pourtant valoriser, et qui donc ne trouve pas un écho favorable en entreprise (ou ailleurs). E. Jaffelin cite régulièrement cette réplique culte du film Le Père Noël est une ordure (c’est de saison !) : « Je n'aime pas dire du mal des gens, mais effectivement, elle est gentille » Cette réputation ne nous empêchera pas d’étudier la gentillesse de manière beaucoup plus valorisante….

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Tout cela pour dire que si la vocation des mots bienveillance, empathie et gentillesse n’est pas de prêcher pour des convaincus mais de fonder une éthique relationnelle, la direction que l’on a prise tend davantage à la moralisation et donc à l’infantilisation qu’à une véritable responsabilisation des personnes…. Ainsi, cela ne peut pas permettre d’obtenir les effets escomptés…. Et pire, cela peut engendrer des espoirs forcément déçus par défaut de méthode, des promesses vaines, il est fort à parier que le ressentiment se développe encore et encore, générant donc du repli, de la colère, et même de la haine…. La responsabilisation et l’éthique n’ont rien à voir avec les leçons de morale et les injonctions, ni avec des banalités sur les bienfaits de la gentillesse : certaines citations (qui circulent régulièrement sur les réseaux sociaux rappelant que les gentils sont mieux que les méchants…) créent le consensus mais n’ont aucun effet sur le lien collectif !… Le monde n’est pas binaire, l’homme est complexe …. Et puis, que recherche-t-on? Des relations saines ou de la béatitude.... là est la question, et le contexte a du sens...

A suivre donc, rendez-vous vendredi prochain... (pour vous abonner aux chroniques, n'hésitez pas à suivre ma page professionnelle) : https://www.linkedin.com/company/phedon/

(Cette chronique a au départ été écrite pour la radio, en version plus courte, la Pat'Philo que j'anime est à écouter sur RCF Alsace tous les vendredis à 12h25)

Autre article sur un sujet proche : la question du pseudo bonheur au travail...

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