Donner de l'espoir est-ce vraiment motiver autrui?

Si on a bien compris que la motivation et l’implication des personnes ne se décrétaient pas, pourquoi alors vouloir leur donner l’espoir de lendemains qui chantent, d’accès au bien-être et au bonheur, d’un emploi de rêve, de vacances inoubliables, … ?

espoir
« Ça ira mieux demain ». « L’effort est toujours récompensé. » « Tout va s’arranger. » « La roue tourne» …

Ces phrases que l’on connaît bien et que l’on utilise pour réconforter nos proches visent également à donner de l’espoir à celui ou celle qui ressent une situation de blocage, une difficulté, de l’appréhension, de l’inquiétude…

On veut réconforter mais on sait que souvent, ces phrases ont surtout vocation à mettre un pansement provisoire, et que l’espoir n’est de loin pas suffisant pour redonner confiance en l’avenir ou trouver des solutions.

 

"L'espoir fait vivre", dit-on... Vraiment?

Si on est atteint d’une maladie, l’espoir du rétablissement, de la guérison, fait du bien, évidemment. Il donne envie de se dire que les souffrances actuelles sont sans doute provisoires, et au service d’un mieux-être qui pourra(it) advenir prochainement. Ainsi, cela conduit à l’écoute des conseils du personnel soignant et de leurs protocoles de soins. Cependant, on peut craindre un développement de la vulnérabilité si on doit s’en remettre complètement à la fois au destin mais aussi à la capacité d’autres personnes de prendre des décisions pour nous.

Qu’est-ce qui fait que le malade participe à sa guérison ? On parle souvent de la détermination dans le combat contre la maladie, souvent décisive, pas toujours évidemment. Cette détermination tient-elle seulement de l’espoir ? 

 

Autre exemple. Dans une entreprise en situation critique avec risque de fermeture ou de suppression de postes suite à des difficultés, on a besoin que tout le monde soit solidaire, se serre les coudes pour « remonter la pente ». On veut croire en une issue positive, et les managers sont chargés de porter une parole d’espoir auprès de leurs équipes, mais sera-t-elle suffisante pour engager un combat collectif ?

 

Lors d’une élection, les discours des candidats remplis de promesses d’actions, souhaitant incarner le renouveau ou la prise en main des problèmes du quotidien (alors mêmes que certains propos en contredisent parfois d’autres) visent à redonner de l’espoir à une population pour la mobiliser. Cette même population sera sans doute très déçue au moment de la réalisation de toutes ces promesses….

Lors de campagnes offensives de recrutement, les actions de marque employeur et de marketing RH qui vantent la qualité de vie à l’intérieur de l’entreprise visent à donner l’espoir à des candidats potentiels (les « talents » comme on les appelle aussi dans une volonté sans doute démagogique de séduction) de quitter leur entreprise pour préférer intégrer celle qui semble si agréable… Et si un véritable travail en profondeur sur la culture d’entreprise n’a pas été réalisé et que la marque employeur repose surtout sur des outils de communication, la déception peut arriver très vite… 

Ces deux derniers exemples indiquent à quel point l’idée de faire reposer l’adhésion sur l’espoir provoque potentiellement du ressentiment, voire du nihilisme suite à la frustration de ne pas voir la réalité coller à ses propres désirs comme les promesses le laissaient supposer, ce qui accroît aussi le narcissisme, mal de notre époque qui mériterait quelques développements qui feront l’objet d’articles ultérieurs. Et l'on oublie aussi certainement que l'espoir naît de la tristesse, de la déception, du ressentiment.... et que l'on crée ainsi un cercle... peu vertueux.

L’espoir peut donc porter parfois sur des situations qui ne peuvent pas aboutir à une fin souhaitée, et caractériser une forme de déni du réel. Il peut aussi être une manière d’entrer en relation avec l’incertitude…. Rien n’est joué d’avance, et face à ma méconnaissance, je m’en remets à l’espoir. Et ensuite ?

-         Soit je suis passif et je m’en remets aux autres (les managers, les médecins, les leaders), ou à une forme de fatalisme, ou même à la pensée magique. 

-         Soit je suis soulagé ponctuellement mais je prends conscience que cet espoir n’est pas un moteur qui me guide vers l’amélioration de ma condition ou vers un changement souhaitable face à l’adversité.

-         Soit c’est un pas vers quelque chose de concret…., c’est-à-dire vers le possible. Et comment s’engager dans le possible ? C’est sans doute en l’imaginant…. Et l’imagination, comme l’intuition dont nous parlions ici la semaine dernière, est le fruit d’un effort.

 

Que signifie imaginer ? En quoi l’imagination peut être plus importante que l’espoir ?

Imaginer, c’est tout d’abord mettre en œuvre la capacité de créer des images d’êtres ou de choses…. Cela nécessite du vécu, de l’expérience et une rétroaction, un retour sur ses expériences. C’est un rapport au temps aussi, le temps de l’imagination n’est pas le temps de l’action, il n’a pas de lien avec un résultat ou une efficacité, il est un processus de construction lente, progressive. Il y a aussi un rapport sensible au réel puisque l’imagination donne corps à la pensée. Et puis il y a du nouveau, l’imagination crée du possible. Et déclenche sans doute autre chose que la résignation ou la pensée magique….

 

Ainsi, pour mieux comparer espoir et imagination, on peut dire que l’espoir s’attache sans doute peu au possible ou à l’impossible, il est une forme de temps d’arrêt sur le présent, un présent qui n’est abordé que sous l’angle de la réussite ou de l’échec. Quant à l’imagination, elle pousse l’individu à reconsidérer le présent, à le dessiner différemment pour lui conférer une autre forme de dessein… Et c’est sans doute l’imagination qui est aussi un grand moteur du courage et de l’action, de la capacité d’un individu à devenir sujet pour rendre possible ce qui a été entrevu.

Le malade dont nous parlions tout à l’heure va être acteur de sa possible guérison s’il sait se la représenter, c’est-à-dire imaginer comment vivre la maladie, imaginer l’après-maladie…. Le salarié menacé par la perte d’un emploi va être acteur de la continuité de son parcours (en interne ou ailleurs) s’il sait imaginer sa vie professionnelle. L’électeur provoquera des changements sociétaux en devenant citoyen, en imaginant de nouvelles formes de « vivre-ensemble ». Le salarié en évolution trouvera davantage sa place en ne répondant pas aux sirènes séductrices mais en définissant lui-même sa trajectoire, qui donnera lieu à des questions concrètes à poser à son futur employeur…

Nous ne sommes pas des automates qui courbons parfois le dos par fatigue et qu’il suffit de caresser d’un espoir pour les redresser… Ou alors n’importe quel gourou susceptible d’incarner l’espoir de la fin des souffrances saura penser à notre place et nous manipuler à sa guise. On le voit bien avec certaines formes d’endoctrinement, de radicalisation, ou de consommation de tous les produits sensés nous procurer le bonheur ou le bien-être…

L’imagination quant à elle assume l’incertitude. Elle dessine, elle donne forme… et admet que le fruit de son travail n’est qu’un possible. Un possible à tenter… ou pas. Et l’imagination sait aussi quand elle rêve, que tout n’est pas possible, elle accompagne l’acceptation…. Par le jeu des regards multiples sur une situation, par un changement de perspective.

Et si accompagner quelqu’un qui doute, qui craint l’avenir, qui a peur, qui a été déçu, … et si accompagner cette personne donc consistait à l’aider à faire travailler son imagination ? L’imagination qui conduit aussi à la connaissance, à l’invention. Cela est d’ailleurs vrai pour l’individu, mais un collectif va aussi trouver la force de l’engagement dans cette volonté de rendre possible une idée, un projet, une entreprise, parce qu’on l’a imaginée. Les travaux de « design thinking" par exemple, menés par certains consultants, savent provoquer les capacités de l’imagination…. Et la force du nombre peut augmenter le nombre de regards portés sur l’idée, sur le possible, ce qui n’est pas anodin quand on doit avancer et rester solidaires…. (On en parle la semaine prochaine avec une chronique consacrée à l’engagement).

 

Conseils de lecture(s) du jour 

J’ai envie de vous inviter à vous replonger dans Camus, qui a su montrer que face à ce qui paraît absurde, l’espoir est vain, et qu’il convient d’acquiescer à la vie, de dire oui à quelque chose pour améliorer notre condition … Avec notamment Le Mythe de Sisyphe, puis l’Homme révolté. Cynthia Fleury nous parle aussi de la force de l’imagination dans les Irremplaçables, force qui nous conduit à l’action, à notre capacité à devenir ou redevenir sujets… Et Spinoza qui associait l’espoir à la superstition (l'Ethique par exemple).

Et enfin des romans de notre riche histoire de la littérature, réelle incarnation de l’imagination…

 

N'hésitez pas à faire part de vos remarques, critiques, etc en commentaires que je lirai et auxquels je répondrai avec plaisir!

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.