"Engagez-vous!".... c'est à dire?

L'engagement est une forme d'implication qui est souvent l'objet de malentendus. Et si l'on tentait de passer par la définition pour mieux le comprendre, en comprendre les contours, et réfléchir à nos pratiques de conduite d'équipes ou de ce qu'on appelle communément la "gestion de projet"...?

engagement-philosophie
« Engagez-vous qu’ils disaient » ! Alors que sort un nouvel album d’Astérix, j’ai une petite pensée pour ces légionnaires romains dépités à chaque rencontre avec leurs voisins du village gaulois…, dépités et surtout trouvant dans le désengagement la réponse à tous leurs maux ! :D (même si les références de cette citation sont historiques, mais là n'est pas notre propos)

« Engagez-vous », c’est l’appel régulier de ceux qui, au nom d’une ambition au service d’un monde meilleur ou d’une entreprise plus prospère, souhaitent nous voir emportés par l’élan qui nous traîne, nous entraîne, jusqu’à ce que nous ne formions qu’un seul corps… comme dirait la chanson.

Nombreuses opportunités pour s'engager, un choix qui questionne

Octobre rose, marches pour le climat, projets d’économie alternative, lutte contre les violences faites aux femmes, rétablissement de libertés, libération d’otages ou de personnes détenues, pétitions, élections municipales, associations, maraudes, … les opportunités ne manquent pas. Pour autant, nous ne savons que choisir… et l’envie d’être actif et de donner un sens à notre vie et du relief et du contenu à nos indignations et nos inquiétudes nous laisse dubitatifs, ou nous conduit dans des combats que nous avons parfois du mal à assumer dans la durée

Dans le monde professionnel et le quotidien du travail, c’est aussi l’engagement qui est attendu de la part des managers et différents responsables et employeurs…, qui ont bien compris que l’engagement ne se décrète pas et que la recherche de multiples causes (réelles ou supposées) à une forme de "désimplication" ne suffit pas à donner les clés d’une impulsion plus « vertueuse »…

 

Si l’engagement ne peut pas être à la carte et donc ponctuel, comment le rendre durable ?

Si l’on regarde le dictionnaire, on constate que l’engagement suggère (de par son étymologie) l’idée de donner en gage, ce qui sous-entend l’idée de garantie que l’on propose, d’obligation que l’on se donne vis-à-vis d’un tiers … Dans un engagement social, sociétal, politique, professionnel, on met en gage notre propre manière d’être au monde, on s’oblige vis-à-vis d’une cause à qui l’on consacre du temps, de l’énergie, des convictions, et surtout des actions, au nom de principes. Il ne s'agit pas de court-terme, mais d'une manière de créer des liens, et de les maintenir...

Mais d’où viennent ces principes ? Lorsqu’ils s’imposent à nous comme des évidences, justement parce que nous nous sentons « portés par la foule » et par une forme d’élan du cœur, nous avons tendance à les considérer comme universels… et il suffirait d’appliquer le principe catégorique kantien qui nous propose : « Agis uniquement d'après la maxime qui fait que tu peux vouloir en même temps qu'elle devienne une loi universelle »… 

Et pourtant, ce n’est évidemment pas toujours le cas, car l’engagement nous met en situation de répondre à une indignation, un désaccord, une inquiétude, ce qui suppose un conflit de départ, et donc une réalité évaluée de manière différente selon les intérêts défendus ou selon les valeurs des uns et des autres. Relativisme ? Pas nécessairement, on ne peut voir tous les individus comme « mineurs » en incapacité de se représenter en toute autonomie les chemins de l’émancipation, émancipation qui ne rime pas toujours avec les idéaux des utopies ou des idéaux brandis par les leaders des combats.

Nos valeurs sont culturelles, en tout cas elles appartiennent à un groupe de personnes qui les a construites en réponse à une histoire, à des situations vécues, expérimentées, et transmises au sein de leur groupe. C’est lorsque ces valeurs sont heurtées que la volonté d’engagement peut être éveillée. Ainsi, la plupart des engagements sont situationnels, c’est-à-dire liés à des contextes particuliers qui nous obligent à assumer la contradiction et l’incertitude…

Et c’est bien là que se tisse la fragilité des engagements car la contradiction, le conflit et l’incertitude refroidissent et inquiètent le plus souvent les individus davantage que les indignations de départ qui les ont poussés à s’engager. Ainsi, si la définition de l’engagement implique une obligation, cela nécessite une durabilité qui ne peut se trouver que dans le courage d’affronter l’incertitude et le conflit, et donc une forme d’autonomie

 

Les contours de l'engagement : détermination, courage et autonomie

Face à la fragilité de l’engagement, on observe aussi des excès qui conduisent les plus engagés à l’épuisement et au fameux burn-out dont on parle régulièrement dans l’actualité.

Entre ces deux extrêmes, il est donc important de définir les contours et les limites de l’engagement. Il est par définition durable parce qu’il exige une obligation de l’individu engagé malgré l’incertitude et face au conflit ; cette obligation n’est pas liée au résultat de son action mais à sa détermination à créer de nouveaux possibles, et c’est ainsi qu’il donne un sens à ses choix et à ses actions, à ses tentatives, ses expérimentations.

L’autonomie suppose la capacité de définir ses propres lois, donc les raisons d’être de son engagement. Finalement, un individu autonome est nécessairement engagé, il est d’ores et déjà engagé sans pour autant avoir identifié précisément le nom de son combat ; il imagine les possibles en réponse à ses propres désapprobations, assume sa vulnérabilité et celle des autres et apporte sa propre réponse. L’engagement implique inévitablement la responsabilité, donc le fait de connaître ses propres capacités car on peut être malheureux quand on ne peut tenir ses engagements, que ce soit pour des motifs personnels ou à cause de facteurs externes comme le manque de moyens alloués, c'est ce qu'on constate dans certaines professions du soin. Et l’engagement suppose la conscience que le résultat n’est jamais garanti, ce qui conduit à l’humilité et à la compréhension que l’engagement est avant tout un pas vers l’expérimentation, expérimentation mise en œuvre grâce à notre courage, au service d’un possible que nous percevons via notre imagination et sans doute … notre intuition ! (histoire de mettre un fil conducteur à ces chroniques) !

Une personne autonome, ou si l’on préfère une personne devenue sujet est, de fait, engagée. Elle a déterminé ses propres valeurs et a dessiné les contours des actions de défense de ces valeurs… Rejoindre une cause n’est qu’un prolongement de son engagement, ce qui garantira la pertinence de ses propositions et la durabilité de sa vision…

 

L'engagement en entreprise?

Qu’est-ce que cela pourrait signifier pour un ou une manager ? Sans doute qu’il ou elle a face à lui/elle des individus d’ores et déjà engagés, pour certains d’entre eux, et qui trouveront peut-être dans leur travail une manière de prolonger leur manière d’être-au-monde. Cela nous invite à revoir nos interrogations sur la réalité de notre culture d’entreprise, des liens entre les personnes, entre les expériences, et de ce qui définit justement les possibles de notre structure. Un salarié dont on veut prolonger l’engagement est sans aucun doute un salarié à qui l’on donne l’opportunité de réfléchir…, de penser. Ce qui ne remet pas en cause les contraintes et les aspects opérationnels, mais cela donne du sens puisque c’est bien chaque personne qui peut définir ce qui a de la valeur pour elle, même si, en bon pédagogue, le manager se doit de clarifier aussi les options prises par sa hiérarchie…

L’engagement est affaire de long terme. A ne pas confondre avec la motivation donc, qui a un caractère beaucoup plus ponctuel. L'engagement semble davantage être une affaire personnelle, et durable... c'est une manière d'être au monde. Recruter une personne engagée, c'est prendre en compte son engagement... Je reviendrai prochainement sur cette différence cruciale entre engagement et motivation qui n’est pas sans incidence sur le management, l’éducation, la transmission en général et tous les liens…

En attendant, la discussion est ouverte !

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