Authenticité au travail, êtes-vous prêts?

Être soi-même, progresser, s’adapter, ... Autant d’injonctions quotidiennes (paradoxales) rencontrées dans notre vie professionnelle et qui questionnent notre conception de la personnalité et de l’identité. Suis-je le même au travail et ailleurs? Puis-je réellement me connaître et quelle est l’influence de cette connaissance de soi sur ma vie professionnelle ?

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Le concept d’authenticité est très étudié par les spécialistes du marketing…. pour répondre à une demande croissante d’une partie de la population qui souhaiterait renouveler les pratiques face à un certain « désenchantement du monde ». Cette aspiration à l’authenticité est définie par l’anthropologue JP Warnier comme ≪ une demande de biens dont la signification se rapporte à un ailleurs idéalisé ≫.

Ainsi on oppose l’authenticité à tout ce dont on dispose ici, au quotidien, et cette opposition concerne autant les objets, les produits manufacturés, que notre terre polluée, sans oublier les relations individuelles. Cette demande d’authenticité revendique davantage de justice, d’équité… mais fait surtout appel à notre imaginaire : on suppose des critères d’authenticité pour certains produits qui donnent à nos achats une finalité plus digne que celle liée à la consommation basique d’articles, oubliant parfois les contraintes du marché auxquelles sont soumis aussi les producteurs « authentiques »….

De même, on a aussi tendance à vouloir revendiquer au sein de l’entreprise davantage d’authenticité dans les relations humaines, au nom d’un autre idéal qui aspire à donner une finalité au travail, (ou « du sens au travail »),  à la suite de la philosophe Hannah Arendt dans Condition de l’Homme moderne, qui nous invite à agir sur le monde, et à apporter à notre travail une dimension éthique, rappelant les dangers liés à une activité destinée uniquement à la production…. niant selon elle toute humanité.

Cette demande d’authenticité au travail questionne pourtant notre conception de la personnalité et de l’identité. Suis-je le même au travail et avec mes proches ? En quoi cela influence-t-il ma vie, mes relations, ma conception du bonheur ou de mon avenir ? En quoi ce que je suis au travail participe-t-il à ce que je suis de manière plus "essentielle"? Puis-je réellement me connaître et quelle est l’influence de cette connaissance de soi sur ma vie professionnelle ? Peut-on manager des hommes en valorisant l'authenticité et existe-t-il des pratiques rattachées à cet idéal? 

 

Sommes-nous tenus de jouer un rôle au travail ?

C’est ce que racontent souvent les postulants qui répondent à une offre d’emploi : ils supposent qu’ils doivent séduire pour trouver un poste…, et demandent des conseils pour convaincre et donc bluffer, en « mettre plein la vue ». Il leur est d’ailleurs souvent proposé une préparation mentale et physique afin de « coller » aux attentes…. Un emploi d’abord, et l’authenticité, on verra après… , peut-être. 

Quant au salarié, il lui est demandé (à la fois…) :

- d’être soi-même

- de progresser,

- de s’adapter,

- d’adopter une posture ou un rôle,

- de « gérer » ses émotions,

- de développer son assertivité,

- de se remettre en question,

- de répondre aux attentes, …

Autant d’injonctions quotidiennes (et pour certaines contradictoires de fait) que nous rencontrons dans notre vie professionnelle et qui mettent en évidence une impasse : comment l’authenticité pourrait s’exprimer face à ces paradoxes ?

 

Personnalisation des relations et authenticité

L’entreprise est de plus en plus invitée à individualiser les relations de travail par le biais d’entretiens personnalisés de plus en plus fréquents au service d’un accompagnement des individus dans leur progression, leur épanouissement, leur parcours… On invite les managers à bien connaître leurs équipes individuellement, on propose de multiples outils d’évaluation et des tests de personnalité prétendant affiner la connaissance qu’ont d’eux-mêmes les salariés, au service d’une logique de parcours. On incite à innover, créer, et donc à apporter de sa singularité pour faire évoluer les projets...On parle aussi de qualité de vie au travail, ou d’autres notions en lien avec le bien-être qui dépendraient d’une meilleure compréhension du facteur humain dans l’entreprise… En tout état de cause le salarié est sommé de « faire un travail sur lui » pour pouvoir prétendre utiliser ses différents comptes personnels (d’activité, de formation, …) au service de son avenir, comme réponse à une certaine incertitude inhérente à l’idée de futur, dans une entreprise qui doit répondre en permanence aux signes envoyés par l’environnement (concurrence sur son marché, contexte géopolitique, législation sociale, nouvelles technologies, …). Se connaître pour sécuriserses projets, quel lien avec l’authenticité ? 

L’authenticité quant à elle évoque la sincérité, la vérité. Encourager l’authenticité au travail revient à encourager la personne à être « vraie ».

Si nous voulons saisir dans toute sa profondeur la notion d’authenticité, il ne sera pas suffisant d’opposer l’être et le paraître, car c’est bien la notion d’être qui est questionnée. L’authenticité évoque la sincérité, l’expression d’une vérité supposée du soi.

S’interroger sur cette vérité nous encourage aussi à nous poser la question suivante :  

Est-on authentique ou veut-on être authentique ? 

Si l’on affirme que l’on est authentique au sens où on a révélé notre « essence » on a trouvé « qui on est au plus profond de soi », on s’affranchit du caractère contingent de « l’être soi »….. qui dépend de son histoire, de ses caractéristiques génétiques et des influences de son environnement, ses expériences, son entourage …

Si l’on affirme que l’on devient authentique par la force de la volonté, on exprime une finalité externe à notre capacité à être ce qu’on est, lui ôtant de facto une forme de spontanéité, pourtant caractéristique de l’authenticité…

 

Ainsi, cette notion n’est pas si évidente…. « se trouver », c’est assumer une forme d’héritage de ce qu’on est devenu tout en se projetant sur ce qu’on veut montrer de ce qu’on a compris de qui on est devenu ... ou en train de devenir...(à ne pas confondre avec « cequ’on est devenu »,)

 

Deviens ce que tu es

Dorian Astor, dans Deviens ce que tu es (inspiré notamment par Ecce Homo de Nietzsche) s’interroge : que répondre à la question : « qu’es-tu devenu ? » Cette question revient en fait à demander  à « tu deviens QUOI ? » Le quoi, cet attribut, est un objet, l’objet qu’on doit être devenu …. et qui sous-entend (souvent) aussi qu’on doit être devenu quelque chose de grand (par sa carrière, et/ou sa famille, et/ou ses activités)…  Or, l’homme est destiné à devenir sujet, à agir, changer le monde, « s’individuer ». 

Dorian Astor nous rappelle cependant que, loin de savoir qui on est, on sait surtout qui on serait s’il n’y avait pas tous ces empêchements, ces contraintes, ces obligations, ces freins…. (le temps, les horaires, enfants en bas-âge, hiérarchie, législation, contexte quelconque, …). Mais que serions-nous si nous étions émancipés de tout cela ? En fait, il explique que nous formulons une image idéale de ce que nous pourrions être, une image de l’individu libéré alors que réellement, nous ne savons pas ce que nous serions sans ces obstacles… Encore un lien entre authenticité et imaginaire (comme évoqué en introduction)

Nous sommes en fait « traversés par le devenir ». Devenir QUI on est, c’est n’avoir aucun pressentiment de "ce que" l’on est : par l’expérience, l’expérimentation et donc aussi par des moments 'erreurs, d'errements, et donc de "médiocrité". Le vrai moi, la personnalité, est quelque chose qui augmente et qui croît en profondeur, qui peu à peu va organiser l’ensemble de notre personne, elle-même en interdépendance avec son environnement…. Nous sommes ainsi enjoints à « laisser l’être être plutôt que tout faire pour devenir quelque chose ». Oublier la représentation que l’on veut donner, tester de nouvelles choses plutôt que baliser le terrain pour éviter les surprises d’un futur incertain…

Laisser la place à l’erreur puisque l’on ne sait pas qui on devient… malgré les tests de personnalité et les différentes évaluations.

Dorian Astor nous explique aussi qu’on a plusieurs devenirs possibles (et pas juste un seul, unique destin tracé, une vocation à trouver…), donc la question de la réussite personnelle ou professionnelle s’inscrit toujours dans un contexte, un environnement. Ainsi, les pathologies humaines révèlent implicitement les pathologies de la société humaine : vouloir absolument tout contrôler, faire fonctionner l’homme en lui faisant concevoir son « soi » comme un objet externe, un projet, c’est méconnaître cette capacité à être traversé par le devenir…. Son « soi » n’est pas un objet à gérer, mais devient sujet dans l’expérimentation. Si la personne se construit de manière fracturée, c’est aussi par l’influence de la structure qui agit sur la personne : ainsi, on peut mettre en lumière tout ce qui ne convient pas dans une société, une entreprise, toucher du doigt des incohérences ou des failles et tenter de les modifier. Cette conception de la personne permet aussi de développer l’esprit critique et pourquoi pas de proposer de nouveaux modèles. En entreprise, c’est une opportunité pour prendre de la hauteur sur le fonctionnement, la stratégie, les conditions de travail, la culture d’entreprise, et tenter de les revoir dans leur globalité.

Ainsi, encourager l’Authenticité, cela pourrait inciter l’employeur à laisser chaque salarié devenir sujets, en les invitant à expérimenter des actions au maximum en interne et en externe….. , à ne pas tenter de faire ressembler les individus à un imaginaire qui prône « ce qui doit être » (avec par exemple des valeurs proclamées qui doivent être acceptées sans interrogation ou avec toute la mystique actuelle autour de l’idéal supposé de « bonheur au travail »)…  Laisser la place au dissensus à l’intérieur du collectif pour mieux orchestrer ce chœur d’interprétants d’une partition qui s’écrit chaque jour… Sans oublier la finalité de l’entreprise dans laquelle sont salariés ou associés des individus, finalité qui est de vendre ce qu’elle produit dans un marché lui-même très mouvant….

Laisser de la place à l’authenticité, c’est revoir complètement nos modèles, ce n’est pas une injonction managériale….

Qui est prêt pour cette nouvelle aventure ?

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