Gentillesse, au quotidien ou au travail : force ou faiblesse?

Faut-il être gentil ? La gentillesse est-elle une force ou une faiblesse ? Est-ce que le fait d’être trop gentil rend vulnérable ? Peut-on regretter d’avoir été gentil ? Doit-on s’entraîner à ne pas être trop gentil ? Ce sont des questions que l’on entend souvent, la gentillesse a mauvaise presse. On l’oppose à la force de caractère, au leadership, à l’authenticité, à l’affirmation de soi.

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Ces questions sont-elles réellement légitimes ? La gentillesse est-elle si équivoque qu’elle doive se trouver une place dans les relations humaines et "se battre" pour ne pas être tournée en dérision ou associée à de la faiblesse ? On sait pourtant bien que le contact d’une personne gentille est souvent apprécié et réconfortant, et même perçu comme sain, en tout cas par celui ou celle à qui est destinée cette gentillesse. Alors qu’est-ce qui empêche les gentils d’être sereins ? Nous avions vu la semaine dernière que la bienveillance et l’empathie sont loin d’être des notions claires, qu’elles sont surtout l’illustration de démarches moralisatrices qui n’atteignent que rarement leur cible, tout en ne garantissant pas de relations saines (la bienveillance pouvant s’apparenter à une forme de paternalisme –« je sais ce qui est bien pour vous », « je connais les recettes du bien, du bonheur, du bien-être » – et l’empathie pouvant aussi être au service du vice et de la manipulation). Voyons aujourd’hui ce qu’il en est de la gentillesse et de son lien avec une éthique relationnelle ou tout au moins avec le caractère sain des relations interpersonnelles.

 

La gentillesse envisagée comme concept

C’est le philosophe Emmanuel Jaffelin qui, dans ses différents ouvrages, et notamment dans Eloge de la gentillesse nous permet de découvrir une forme de généalogie du terme, et le considére même comme un concept.

Il nous fait tout d’abord remarquer qu’il est certainement le premier à s’intéresser au sujet en tant que tel, ayant effectué des recherches dans une bibliographie large et des dictionnaires variés, la gentillesse n’intéresse visiblement pas tellement la philosophie.

La tradition s’est plutôt intéressée aux vertus, et la gentillesse n’y trouve visiblement pas sa place aux côtés du courage, de la tempérance, de la prudence et de la justice, notamment si l’on cherche chez Aristote et ses héritiers.

Et la gentillesse ne figure pas non plus parmi les vertus chrétiennes. Au contraire, les gentils désignaient les personnes à convertir ! St Thomas n’a-t-il pas écrit la Somme contre les gentils ?

Parallèlement, et c’est ce qui accroît l’ambiguïté du terme, la gentillesse a aussi désigné les nobles, le fameux gentilhomme, cette aristocratie disparue en tant que privilège après la Révolution Française. Ainsi, comme le précise E. Jaffelin « Inconsciemment, la gentillesse est du côté des vaincus : les païens infidèles et les aristocrates affameurs du peuple. Qu’elle soit assimilée à une faiblesse prend désormais tout son sens. […] ». 

 

Assimilée à une faiblesse, certes. Mais, si l’on tente malgré tout de se pencher sur la finalité de la gentillesse, on ne peut que constater qu’elle est du côté de la prise en considération d’autrui et de notre capacité à répondre à sa demande, parce qu’il y a une attente qui a été précisée ou mise en évidence, et parce que nous pouvons être disponible à ce moment précis. Prendre en considération quelque chose ou quelqu’un, ou un événement, un contexte, c’est lui accorder de la place, savoir reculer un peu au besoin ou faire un geste qui permet à l’autre d’avancer dans la direction qu’il a choisie de prendre. C'est s'intéresser au vécu d'autrui (et pas seulement à ce qu'il en dit). Qu’il s’agisse de porter les courses d’une personne âgée, d’aider quelqu’un à se relever après une chute, de tendre l’oreille à un chagrin, d’aider un ami lors de son déménagement, le geste n’est pas trop coûteux, il est tourné vers l’autre, il est ponctuel, il n’a rien d’héroïque, bien au contraire, il symbolise humilité et douceur, humilité parce la priorité est donnée à ce qui est important pour l’autre, douceur parce qu’il n’a d’autre finalité que de faciliter les gestes ou actions de l’autre, et d’alléger son fardeau ponctuel.

 

Entre respect et sollicitude

E. Jaffelin situe la gentillesse entre le respect et la sollicitude. Le respect s’attache aux règles, à la loi, aux consignes : laisser une place assise aux personnes âgées ou à une femme enceinte dans le bus par exemple. La sollicitude, c’est la volonté de répondre à des besoins non exprimés, de vouloir donner le bonheur aux autres en pensant deviner leurs besoins ; la sollicitude de la mère de famille qui a peur que son enfant (même devenu adulte!) ait faim et remplira son sac à dos de victuailles, ou alors des maraudeurs qui parcourent les rues de nuit pour proposer à manger et des hébergements à des personnes sans logis souvent isolées et résignées…. La gentillesse est entre les deux, elle répond à une demande, elle rend service sans contrainte et sans regret, sans chercher de reconnaissance, ni de gloire, et sans bruit, sans selfie. Elle crée et maintient du lien, elle valorise les interdépendances, et procure un bienfait que celui qui le reçoit peut être amené à reproduire, tout aussi naturellement.

 

 « Puissance chlorophyllienne, elle fait pousser des feuilles autour de tiges qui ne partaient pas droites. La gentillesse ne nous pose pas de tuteur, ne nous place pas sous tutelle : elle fait de nous des roseaux pensants qui ploient, mais ne se rompent pas ».

 

La gentillesse en entreprise

 

Comme dans la vie courante, la gentillesse est suspecte en entreprise… Mais de manière plus cynique parfois. Parce qu’on ne l’interroge pas seulement du point de vue de celui ou celle qui est gentil.le, mais aussi parce qu’on ne considère pas que la gentillesse soit un bienfait pour ceux à qui elle est destinée, surtout si elle est adressée à des collaborateurs et qu’elle émane d’un manager, ou si elle est adressée à des clients de la part d’un commercial. On l'associe parfois à la permissivité, au laisser-aller, au relativisme. Pas partout bien sûr. Mais souvent, on envisagera la place de la gentillesse comme une exclusivité des métiers du soin…. (personnel médical, aides à domicile) et à la féminité (un homme « traité » de gentil en entreprise pourrait redouter que sa virilité soit remise en cause). Dans les chartes des valeurs d’entreprise, elle n’est d’ailleurs jamais citée… De même, quand on explicite et analyse une culture d’entreprise, elle n’est jamais mise en évidence. Est-elle pour autant absente des relations professionnelles ?

Si la gentillesse consiste bien à rendre service, à apporter de la considération, elle crée donc du lien, renforce même les liens, de manière informelle, et de manière subjective surtout, intersubjective… Et l’on sait bien que la subjectivité est peu convoquée en entreprise… La subjectivité englobe les différentes dimensions de la personnalité, autant ses caractéristiques professionnelles que sa capacité à nouer des relations, son corps et sa sensibilité, son intuition et sa perception…

Même si les relations de travail sont de plus en plus individualisées (entretiens professionnels, comptes personnels de formation et d’activité, évaluation de potentiel, différents bilans à toutes les étapes), elles ne prennent pas en compte réellement les subjectivités. Processus, évaluations, référentiels, objectifs, … : tout cela est très objectif, modélisable, confronté à l’évaluation de l’efficacité, à la performance. On veut pouvoir mesurer, optimiser. Par ailleurs on a même des modèles très objectifs de qualité de vie au travail, de bonheur en entreprise, de bien-être…. des process et des modélisation, peu pertinents comme j’ai tenté de le montrer à travers plusieurs de mes chroniques : il y a quelque chose d’antinomique à vouloir répondre à des besoins subjectifs (reconnaissance, mal-être, courage, incertitude, …) par des modèles objectifs… La gentillesse a au moins cela de pertinent qu’elle parle aux subjectivités, qu’elle leur accorde de la place, de la considération. Sans jugement, sans évaluation. En rendant service. En toute humilité et loin des projecteurs. Elle n’a rien de moralisateur non plus, puisque la gentillesse est nécessairement spontanée, elle répond à une situation donnée, dans un instant donné… Une gentillesse qui calcule, cela n’existe pas. Certains comportements ressemblent à la gentillesse, mais si un acte est commis en attente de reconnaissance, il assure de la considération pour le bénéfice à en retirer, pas pour la personne à servir. Aider un collègue dans un travail, l’écouter dans un moment difficile, lui accorder une pause, répondre à une attente quelconque, c’est souvent du soutien important, un bienfait qui atteindra aussi la subjectivité de la personne, ponctuellement.

La gentillesse n’a sans doute pas vocation à devenir une vertu managériale puisqu’elle ne se modélise pas, elle ne peut être formalisée. Mais elle peut au moins être valorisée par une attitude plus ouverte à son égard, qui consiste à reconnaître la force qu’elle donne aux liens interpersonnels, et surtout en stoppant toute dépréciation ou tout commentaire négatif à son égard du type « il est trop gentil pour manager »…

 

Et si l’intelligence managériale avait quelque chose à voir avec la gentillesse ?

A lire aussi, d’Emmanuel Jaffelin : Eloge de la gentillesse en entreprise

 

 

(Cette chronique a au départ été écrite pour la radio, en version plus courte, la Pat'Philo que j'anime est à écouter sur RCF Alsace tous les vendredis à 12h25)

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