Situation inédite, questions plurielles et ... vitales

Qu'est-ce qu'une société en bonne santé? Il semble bien que l'actualité nous incite à expérimenter de nouvelles formes d'adaptation à notre environnement... Revisitons Darwin, le courant pragmatiste avec William James et John Dewey, invitons le soin dans les débats...

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Epidémie, crise, Coronavirus, Covid-19... J’avoue que j’arrive ici avec un thème dont on entend tellement parler que vous n’avez peut-être pas envie qu’une chronique se joigne au brouhaha actuel…. C’est pourquoi je tenterai de murmurer ou de ralentir un peu… parce qu’il m’était impossible de ne pas l’aborder. Comme la plupart d’entre vous, je suis préoccupée, je voudrais y voir plus clair, j’ai une entreprise à préserver ou même à sauver, et du point de vue sanitaire, je m’inquiète pour mes proches, les plus fragiles. Nous sommes secoués à tout point de vue : social, sanitaire, éducatif, économique, climatique, humanitaire, dans chaque mouvement quotidien.

Et puis il s’agit d’une situation inédite, donc pas d’expert, pas de référent…. c’est parti pour une plongée dans l’incertitude la plus totale. La philosophie et les sciences humaines peuvent-elles en dire quelque chose ? A vrai dire, il faut questionner l’extériorité réelle du regard des commentateurs dans la mesure où la réflexion, la mise en mots, la verbalisation exigent une distance qui refuse toute réaction trop immédiate ou trop épidermique… Aborder un sujet d’actualité quand on est directement concerné, c’est prendre le risque de manquer de recul… Prendre du recul, c’est considérer ce qui a été fait ou la contribution qu’on a soi-même apportée… En l’état actuel des choses, on a plutôt l’impression de peu porter, peu contribuer, de subir même. Et en même temps, toutes les sciences et notamment les sciences humaines sont aussi une confrontation au réel, elles sont là pour adresser un discours à ceux qui le sollicitent ou à ceux qui voudront bien l’écouter, non pas en vue de proposer un monologue de sachant à saveur narcissique, mais sans doute pour ouvrir un dialogue…., ne pas céder à la panique et à la culture de l’immédiateté, et préférer introduire un langage de réflexion mutuelle et d’écoute réciproque loin des bavardages et des recherches de boucs émissaires… Nous sommes plus que jamais conscients de notre fragilité, de notre finitude et du caractère incertain de la vie…

 

A la recherche d'auteurs éclairants

La lecture est plus que jamais recommandée, d'autant plus si nous avons un peu de temps prochainement, elle permet de cheminer à la recherche de questions essentielles, universelles, pour donner un peu d'écho à nos expériences, les faire résonner dans les mots des autres.

En fait, nous sommes en train d’expérimenter quelque chose… et nous allons prendre des directions variées, aucune route n’est tracée, aucun cap n’est pour l’instant envisagé, ça change un peu.

Et Darwin nous l’a appris, évoluer, en réalité, c’est aller dans toutes sortes de directions, il n’y a rien de mécanique dans la nature face à des changements de l’environnement, bien au contraire, on constate dans la nature de multiples interactions avec l’environnement, qui vont créer des réponses nouvelles, inédites, et surtout diverses. Il y a des pulsions dans la nature, et il y a des pulsions dans l’homme aussi… tout n’est pas rationnel chez lui… Cela provoque des ruptures, des déviations vis-à-vis des modèles existants…, au nom de la survie des espèces ou des systèmes. Pour Darwin, rien n’est jamais bon ou mauvais en soi dans l’évolution du vivant… L’environnement soutient les vivants ou les contrarie…Ils doivent fournir un effort pour se maintenir en vie ou pour maintenir une situation…

Mais cet effort, nous l’avons sans doute parfois (ou souvent?) oublié ; nous sommes au contraire plutôt habitués à exiger un cap, une direction, des règles du jeu, c’est rassurant bien sûr…. Alors qu'une crise, un problème, exigent une réponse ACTIVE…, des répondants actifs.

 

Penser l'inédit avec les philosophes pragmatistes?

C’est pourquoi je me suis de nouveau penchée sur les philosophes du courant pragmatiste, américains pour la plupart. William James, par exemple, avait su nous rappeler à quel point les périodes de grosse crise suscitent l’entraide, la solidarité, le don, il savait provoquer son auditoire en souhaitant ironiquement « une bonne guerre » pour lutter contre la passivité et le laisser-aller… ; ce n’était pas un souhait réel bien sûr, ce qu’il voulait, c’était provoquer des vrais combats sociétaux pour réveiller ces vertus humaines endormies et créer des modèles virtuels ou expérimentaux en ce sens.

John Dewey, très influencé par Darwin, a beaucoup réfléchi à la manière de faire émerger un vrai « public », actif, à la place de ce qu’il considérait comme des masses éduquées à s’adapter docilement au gouvernement des experts. Il prônait une « intelligence expérimentale coopérative » ce qui implique 1 « intelligence socialement organisée ». Barbara Stiegler nous en parle très bien dans son dernier ouvrage intitulé ironiquement Il faut s’adapter , car cette philosophe spécialiste de la biologie et des sciences du vivant s’attache à démontrer tous les contresens auxquels nous ont amenés les théories darwiniennes, ainsi que les confusions entre libéralisme, ultralibéralisme et néolibéralisme. Elle plaide donc, à la suite de Dewey, pour une prise en compte du rôle de l’expérimentation collective qui devrait selon elle être facilitée… dans le sens où la nature humaine est une réserve inépuisable de potentialités créatrices, chacun portant en lui une impulsion native vers la nouveauté et ayant sans doute besoin d’être rééduqué à cette confiance. Gageons que la situation actuelle nous offre un laboratoire intéressant à observer…et sollicite notre participation à tous.

Agir, faire l'effort, expérimenter, initier... et écouter. On donne du sens a posteriori..., il sera toujours temps de comprendre comment on a bravé la tempête..., quand on aura rejoint Ithaque... ou des berges plus calmes.

 

L’heure du soin a sonné….

Le personnel soignant est mobilisé, il a besoin de notre soutien… Et si le soin est l’activité la plus efficace actuellement, la plus porteuse de sens et de sauvegarde de nos modèles, cela peut susciter aussi des questionnements sur la place que notre société souhaite accorder au soin dans les prochains temps, sur ce qu’une société en bonne santé signifie… Rappelons d’ailleurs à la suite de Barbara Stiegler et de Cynthia Fleury que le soin, c’est ce qui rend l’autre capacitaire, ce n’est pas assister mais : rendre capable. Nos modèles de société et nos institutions du vivant sont sommés d’inventer, d’expérimenter… et de soigner toutes les bonnes volontés.

 

Quelques idées de lecture :

  • Barbara Stiegler - "Il faut s'adapter" - Sur un nouvel impératif politique - 2019
  • Cynthia Fleury - Le soin est un humanisme - 2019

Chronique radio hebdomadaire diffusée le vendredi 12/03 sur RCF Alsace. Podcast en lien ici : https://rcf.fr/vie-quotidienne/psychologie/situation-inedite-questions-vitales

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