Panorama des nouveaux lieux de pratique de la philosophie

On célébrait hier, jeudi 21 nov., la journée mondiale de la philosophie qui depuis 2005 nous offre une belle opportunité de rappeler la place que tente de prendre la philosophie au service de relations humaines pacifiées... On la trouve de plus en plus en des lieux inédits, et pas seulement sur les réseaux sociaux où certains philosophes tentent de transformer les échanges en dialogue!

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Qu’est-ce que la philosophie ?

Une question simple, mais la réponse est loin d’être si évidente : si étymologiquement, la philosophie désigne l’amour de la sagesse, on peut rétorquer que le mot sagesse est lui-même ambigu ; la figure du sage évoque davantage un personnage détenant à la fois les savoirs et la science de l’action, mais cette figure manque sans doute l’aspect dynamique et très vivace des travaux actuels, puisque la philosophie prend sa place partout dans le quotidien et de manière très CONCRETE !

Saviez-vous que l’on peut pratiquer la philosophie :

-         A l’école maternelle, élémentaire et au collège : il existe plusieurs méthodologies transmises aux acteurs de l’éducation, professeurs et intervenants, qui ont pour objectif principal de faciliter l’expression des enfants et des adolescents sur des thèmes qui les touchent, de leur apprendre à dialoguer, à écouter, à argumenter, à interroger les images, les idées préconçues, les jeux, les relations qu’ils entretiennent entre eux…  Et de plus en plus, on associe ce type d’échanges à la pratique artistique, de quoi encourager aussi à la fois la créativité, la prise en considération de la sensibilité dans la réflexion et l’ouverture à la culture ! La question qui se pose alors et qui suscite quelques doutes, c'est : peut-on philosopher à tout âge? Ou alors : la capacité de philosophie a-t-elle quelque chose à voir avec la maturité? Ce sont des vraies questions qui dépendent de la signification qu'on donne à la philosophie... Si on la fait sortir de ses murs et de sa réputation élitiste, on verra qu'elle encourage un élan créateur qui s'attache à briser toute forme de conformisme.... élan créateur caractéristique des premiers âges de la vie où le "qu'en dira-t-on" et l'évaluation des pairs a peu d'importance face au monde à explorer, aux expérimentations à tenter... Si tomber de vélo n'empêche pas l'enfant de remonter pour continuer à apprendre, l'absence de réponse définitive à ses questions ne découragera pas ses interrogations multiples nées d'un contact avec le monde qui est très physique et moins rationnel que celui de ses aînés...

-         En entreprise : si les philosophes sont conviés depuis assez longtemps dans les séminaires d’entreprise, ils font aussi leur entrée dans les services et participent désormais aux réflexions autour des pratiques managériales avec les responsables d’équipes, ils animent des séances de discussion entre salariés sur les sujets de l’avenir de leur entreprise, sur la vision, la culture interne, les valeurs, les responsabilités diverses. Ils participent à la rédaction des projets d’entreprise et ils accompagnent toutes les questions de sens au travail. En atelier ou en consultation individuelle, les sujets sont nombreux, il s'agira surtout d'éclairer les actions et de mieux comprendre ce qui fait lien dans l'entreprise, en interne et en externe. L'entreprise vit aux quotidiens les influences de son environnement interne (nouvelles formes de contrats de travail, formations, partenariats) et externe (nouvelles technologies, législation, préoccupations climatiques, vieillissement de la population, précarité, mondialisation, contexte géopolitique, changements sociétaux). Il s'agit pour l'entreprise de ne pas subir ces influences, mais de les comprendre pour mieux appréhender ce qui se noue dans les relations de travail des différents membres de ses équipes, et dans la capacité à imaginer le futur de ces interactions dans un environnement en mutation... Il s'agit de faire du lien entre le réel et le possible. Tout un programme!

-         Dans le champ du travail social, les philosophes animent des séances de supervision ou alors des groupes d’analyses de pratiques. Les travailleurs sociaux sont en effet régulièrement confrontés à des situations douloureuses, conflictuelles, violentes, etc, qui bousculent certains repères qu’on peut avoir et heurtent parfois les principes de vie commune auxquels on est habitué. Ces acteurs sociaux ont pour rôle de pacifier les relations, d’accompagner certaines dérives, de mobiliser différents acteurs autour de projets d’amélioration de la vie commune dans les domaines de l’habitat, de l’emploi, de la solidarité par exemple. La philosophie leur est utile pour prendre du recul, interroger les incertitudes et les blocages qui subsistent pour mieux comprendre les interactions dans leur environnement, comprendre les évolutions des représentations de l’individu, du collectif, et trouver de nouvelles idées pour agir "en situation"... Le champ social ne peut jamais se contenter de prescriptions, il entre dans des problématiques qui mettent en valeur des formes de vulnérabilité difficiles à envisager tant qu'on y est pas confronté : maladie, handicap, pauvreté, absence d'éducation, radicalisation sous différentes formes, violence, ...

-         La philosophie est entrée aussi dans le milieu hospitalier, et pas seulement pour le personnel médical, pas uniquement pour les questions de bioéthique. La philosophie vient faire du lien entre l’hôpital et la société, elle interroge le concept du soin, elle valorise la place du patient et les savoirs acquis par les malades tout au long du traitement de la maladie (par exemple l’Université des Patients "forme et diplôme des malades chroniques en prenant en compte la validation de leur expérience acquise au détours de la maladie et de (leurs) soins!"), elle encourage les expérimentations de nouveaux types de relations entre médecins et patients, elle suscite des réflexions autour des normes, du handicap, de la souffrance, et elle participe aux chantiers de réaménagement des espaces de vie en milieu médical !

Ces 4 exemples sont des illustrations de la place que peut prendre la philosophie concrètement dans notre cité, et ne recouvrent pas de manière exhaustive tous les champs d’investigation de cette discipline ancrée dans le quotidien, et le réel. De plus en plus de particuliers, en soif de culture et de sens, complètent aussi leur éducation d’adulte à l’aide de la philosophie et participe à des ateliers de pratique philosophique lors desquels on réapprend le dialogue contradictoire sur des sujets de préoccupation, guidés par des animateurs formés en philosophie !

 

De multiples objets de réflexion explorés par les philosophes 

Je vais vous citer quelques sujets de notre vie commune qui attirent effectivement l’attention des penseurs aujourd’hui : le mouvement des gilets jaunes, la démocratie, autant que les ruptures amoureuses, mais aussi l’autisme, le mensonge, la ville et l’aménagement urbain, les médias, la fête, la nuit, la vie animale, le féminisme, les prisons, la solitude, la radicalisation, la maternité…. Je ne vous livre que quelques sujets glanés dans ma bibliothèque…. mais qui prouvent bien que la philosophie est partout. Elle accompagne aussi toutes les expertises théologiques, géopolitiques, économiques, stratégiques et évidemment les questions environnementales. Elle est absolument partout et nous évite de nous réfugier dans nos certitudes peu propices au dialogue et à l’ouverture à l’autre. Elle nécessite un effort, on ne peut le nier, et la considération pour un temps d’appropriation, qui ne peut se contenter des images et des grands titres, mais qui nous invite à lire, à comprendre, dialoguer et écrire… Tout un programme de longue haleine et de lente maturation, de respiration aussi particulièrement bienvenue dans certaines atmosphères particulièrement étouffantes, où opinions tranchées et polémiques se propagent comme des virus et contaminent nos capacités de réflexion… parfois ou souvent, selon les cas.

La philosophie nous éduque aussi, elle participe à l'éducation tout au long de la vie! A ne pas confondre avec la formation tout au long de la vie...! La formation a pour objet le développement ou le renforcement des compétences et des connaissances, l’acquisition de savoirs, dans le but d’exercer au mieux un métier ou une passion, ou de s’adapter au contexte changeant des situations de travail dans lesquelles on se trouve. En tout cas, on se lance dans une formation parce que celle-ci va nous être utile, on est en général dans une perspective court-termiste, centrée sur une forme d’efficacité de l’action, voire un idéal de perfection, de réalisation…

L’éducation, quant à elle, peut être envisagée dans le temps long.  Si la formation a des liens forts avec l’utilité, l’efficacité, l’éducation concerne plutôt la vie, l’existence, et donc aussi les valeurs, l’éthique, la culture. Culture non pas au sens d’érudition, mais au sens de ce qui peut représenter une fondation de notre personnalité, ou le fondement de nos décisions, de nos actions. Il ne s’agit pas là de critères d’utilité ou d’efficacité mais bel et bien d’une manière d’exister, d’être au monde, d’être en relation avec les autres et avec son environnement.

"Education"est un mot qui est habituellement attribué à l’enfant , et c’est d’ailleurs souvent l’enfant qui va nous permettre de nous rendre compte que notre éducation n’est pas si aboutie qu’on pourrait le croire. Que se passe-t-il quand un enfant commence à nous poser ses fameuses questions qui commencent par « pourquoi » et auxquelles on essaie d’improviser une réponse, en fonction de nos croyances, convictions ou de notre intérêt plus ou moins prononcé pour la chose, et qui ne va pas du tout le satisfaire puisqu’il enchaînera avec d’autres « pourquoi » ou avec d’autres questions…. « Pourquoi le ciel est bleu ? Pourquoi il y a autant de pauvres dans la rue ? Et quand saurai-je que je suis grand ? »…. Etc etc. C’est à partir du moment où nous tentons – souvent en vain -  de formuler des réponses satisfaisantes que nous constatons à quel point nous avons tendance à nous contenter d’un « c’est comme cela et puis c’est tout »… Même ceux qui se considèrent originaux, atypiques, perçoivent là un indice contradictoire qui leur dit : « tu es tellement conformiste en fait dans tes réponses, et qu’as-tu appris de la vie ? »…

 

C’est ce constat qu’a fait un ancien pasteur américain du XIXème siècle, nommé Ralph Waldo Emerson, à travers son essai sans doute le plus connu, La Confiance en soi, et d’autres essais, et qui a beaucoup inspiré Nietzsche et plus tard Stanley Cavell, et trouve aujourd’hui un nouveau lectorat notamment chez tous ceux qui s’intéressent au fondement des liens que nous entretenons avec la nature.

 

L'éducation prolongée de l'adulte : se défaire de tout conformisme

Pour aller très vite et rester dans le thème d’une éducation prolongée de l’adulte, il souligne le lien entre l’anticonformisme et notre capacité à apprendre en nous perfectionnant….. on appelle cela le perfectionnisme moral, qui ne consiste pas à chercher à atteindre la perfection, bien au contraire, puisqu’il y a une reconnaissance de l’imperfection constitutive de l’homme qui ne peut se connaître complètement ni fonder son existence sur aucune certitude éprouvée…. Le perfectionnisme moral désigne plutôt une capacité de cheminer, de ne pas envisager la découverte de soi-même comme un but mais comme une construction qui se poursuit indéfiniment dans l’action. Il nous propose d’avoir des modèles mais de ne pas chercher à les imiter, nous rappelant que les plus grands hommes selon lui, tels je cite « Moïse, Platon et Dante n’ont fait aucun cas des livres et des traditions, mais ont dit non pas ce que pensaient les hommes, mais ce qu’eux-mêmes pensaient ». Il nous invite à écrire plutôt qu’à passer notre temps à lire, ou à tenter de changer soi-même en vue d’un éventuel changement de notre environnement… Il redonne une place à l’expérience, au vécu, au corps notamment par le biais de l’intuition, bref, il nous exhorte à nous accorder une place particulière et singulière, à prendre notre responsabilité pleinement dans ce que nous savons faire, dans nos expérimentations. C’est là qu’il fonde la confiance en soi.

Il s’agit d’un véritable exercice d’émancipation et de refus de toute forme de conformisme et d’imitation, d’un deuil du qu’en dira-t-on. Il s’agit de retrouver tel un enfant un élan créateur qui nous incite à tester et à oser expérimenter, pour voir et faire du lien entre ce qu’on nous dit et ce qu’on éprouve du monde…. Pour nous approprier le mieux possible notre monde.

Et qui va éduquer l’éducateur alors ? Je vais paraphraser Nietzsche qui nous écrivait que les premiers éducateurs doivent s’éduquer eux-mêmes…. Et la philosophie demeure une ressource inépuisable...

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