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Billet de blog 27 oct. 2019

Réhabiliter l'intuition pour donner du sens au travail?

La notion d’intuition mérite sans doute d’être réhabilitée tant elle a été malmenée, notamment dans le monde professionnel. Mon propos, dans les lignes qui suivent, vise à rappeler à quel point l’intuition est le fruit d’un véritable effort et qu’elle manifeste une ouverture au monde qui laisse découvrir de multiples potentialités pour celle ou celui qui saura lui faire confiance.

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Je souhaite commencer avec une citation du grand Einstein, car l’intuition n’est pas qu’une lubie de philosophe, mais elle est tout à fait valorisée par des génies qui ont le sens du concret aussi, et on verra que l’intuition a quelque chose à voir avec la physique ! Donc Einstein nous a dit :

« Le mental intuitif est un don sacré et le mental rationnel est un serviteur fidèle. Nous avons créé une société qui honore le serviteur et a oublié le don ».

Eh oui, Einstein, lui-même a fait preuve d’intuition dans ses travaux recherches… et il aimait rappeler à quel point elle a été essentielle tout au long de sa vie…

L’intuition, parfois acclamée, parfois suspecte…

Nul ne remet en cause l’intuition de l’artiste qui s’exprimera dans la singularité et la beauté de son œuvre, dans l’intention d’un geste. On reconnaît aussi de l’intuition au cuisinier qui sait doser les différentes saveurs et les marier entre elles pour ravir nos papilles. On applaudit l’intuition du footballer qui tire au bon moment en pleine lucarne ou fait une passe décisive. On l’applaudit aussi chez les entrepreneurs les plus prestigieux qui ont trouvé leur public et le bon moment pour dévoiler leurs produits innovants. On sait qu’un négociateur du RAID recourt sans réserve à son intuition pour faire face à un individu dangereux et le neutraliser en limitant les conséquences connexes…

On sait tout cela oui. Et pourtant au quotidien, cette intuition est plutôt malmenée, déconsidérée. Tout d’abord vraisemblablement parce qu’il est difficile de traduire par des mots son aspect souvent diffus, immédiat, direct, non mesurable… On va dire : « je l’ai senti comme cela », « c’était le moment », « c’était ce qu’il fallait faire », « c’était la direction à prendre ». Quand on en parle « après-coup », pour expliquer un acte de courage ou une réussite, l’intuition est considérée comme certes, indicible, mais légitime néanmoins… Cette légitimité tient à la réalisation et à la pertinence d’une action, alors même qu’elle a été initiée par une intuition…

Après coup oui, mais pas avant, pas en anticipation, surtout si on est face à des personnes qui attendent, voire exigent des éléments rationnels pour justifier un choix. Imaginez-vous face à un banquier, solliciter un prêt au motif qu’une intuition vous conduit à investir dans tel ou tel domaine, ou demander à votre employeur de vous laisser lancer un nouveau projet parce que « vous le sentez bien »… Vous provoquerez de la méfiance. Ce côté imprévisible rend mal à l’aise. Impossible de mesurer la force d’une intuition, dont on parle en intensité, qui ne se mesure pas. On la confond sans doute avec l’instinct qui tient pourtant davantage de la survie que de la décision. Ou avec ce qu’on appelle le « pifomètre » qui tient surtout du hasard… Celui qui aura une intuition devra réaliser un business plan, proposer des indicateurs et des garanties, bref, donner à ses interlocuteurs de quoi mesurer la pertinence de son intuition, ou de son « projet » dira-t-il plutôt. On gère un projet, pas une intuition…

Quand l’intuition crée du lien

En plus d’être difficile voire impossible à verbaliser ou à exprimer rationnellement de manière satisfaisante, elle nous renvoie à du matériel, à de la physique. Intuition a comme racine « intus », qui signifie « intérieur », et comme nous le rappelle le philosophe français Henri Bergson, l’intuition est une relation entre deux intériorités, l’intériorité de celui qui ressent l’intuition, et celle de la situation ou de l’être observé… Selon Bergson, l’intuition nous relie à l’élan vital, au mouvement, à la durée, au processus… Alors que nous sommes habitués à évoquer plutôt des critères extérieurs, des dimensions, des divisions de temps (heures, minutes, seconde), l’intuition nous relie à l’intensité de ces aspects, ce qui s’éprouve, se vit, et donc se ressent, avec son corps notamment, associé à l’expérience, la mémoire et l’imagination. Corps souvent disqualifié de nos relations où tout doit être rationalisé, mesuré. En entreprise, la place du corps n’est envisagée que du point de vue rationnel, avec l’ergonomie, les gestes et postures, la taille des espaces de travail,…., on ne l’envisage pas comme une présence réelle qui a sa propre puissance au service des missions… On dit bien qu’on « gère » ses relations, son stress, ses priorités, qu’on « optimise » son temps, qu’on « développe » et « augmente » ses capacités. En revanche, on ne parle que très peu de l’ « intensité » d’une mission, de l’ « élan » vers certaines relations, de l’ « emprise » d’une gêne, … Sauf en poésie, en littérature. La force de ce qu’on éprouve trouve des échos dans l’imaginaire, et c’est ce qui nous permet de donner du sens à ces impressions.

Pour Bergson encore, rien n’est plus opposé à l’intuition que l’activité machinale, automatique. Il y a une réflexion (au sens de « réflexif ») dans l’intuition, un retour sur ce qui est éprouvé, un examen attentif qui vise à appréhender le sens de ces impressions. Ce qui sous-entend évidemment un travail, un effort, une volonté, de l’exercice… Comme l’artiste, le cuisinier, l’artisan, le footballer, le négociateur dont nous parlions plus haut, qui n’improvisent pas leur geste mais entrent « en sympathie » avec la situation, ils comprennent la singularité de ce qui est en jeu, et leur permet d’envisager une réponse, ou le courage d’agir dont nous parlions ici la semaine dernière. Cette intuition est le fruit d’un vrai effort, d’une expérience qui renforce les liens avec certaines formes de situations, un travail réflexif a été élaboré…

Et si l’intuition donnait du sens au travail ?

Et pourtant…, l’intuition provoque bien peu d’enthousiasme et de la suspicion. Elle est absente des arguments managériaux, des critères de recrutement dans les offres d’emploi, des programmes scolaires ou des différents apprentissages développés partout où la raison et le rationnel sont désignés comme les plus légitimes critères de sélection.

Les potentialités de sa réhabilitation sont pourtant nombreux, notamment quand on veut envisager la quête de sens… , quand on veut donner du sens. Le « sens » a plusieurs significations, il nous renvoie aussi au sensible même si on feint de l’oublier souvent, aux corps, aux liens, et donc à ce qui n’est pas mesurable. A l’intensité, à l’intériorité. Et si la volonté de donner du sens (comme on le dit partout) était une manière de réhabiliter l’intuition ? Si cette capacité de dépasser les prescriptions et d’entrer en sympathie avec son environnement professionnel donnait un vrai « sens » au travail ?

Dernier mot : l’intuition a cette faculté d’impliquer aussi les hommes… Quand on leur demande comment ils sentent un projet, ce qu’ils en entendent, ce qu’ils en imaginent, n’est-ce pas déjà une manière de les impliquer et de créer un dialogue fertile afin d’envisager des idées sous différentes perspectives ? Une manière de créer du lien en interne et en externe ?

Conseil de lecture du jour

Je vous ai parlé de Bergson, donc je vous propose de le lire… On parle de lui parfois en entreprise en citant son célèbre conseil : » Il faut agir en homme de pensée et penser en homme d’action »… Pour ceux qui veulent entrer progressivement dans sa pensée et comprendre sa conception de l’importance de l’INTUITION, je conseille par exemple La Philosophie de Bergson de Anne-Claire Désesquelles, puis les écrits de Bergson, sans doute La Pensée et le mouvant qui consacre tout un chapitre à l’intuition philosophique. Ou alors laissez-vous guider par votre intuition pour choisir un de ses ouvrage…

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