Ce n'est pas moi

Intéressante version judiciaire du Je est un Autre ...enfin pas complètement.

Candidat socialiste aux présidentielles de 2002, Lionel Jospin, avait dit de Jacques Chirac qu'il était «vieilli, usé, fatigué» dans un avion qui le ramenait de la Réunion. Ces mots étant parus dans la presse, il s'était excusé, tout en reprochant aux journalistes de les avoir rapportés. «Puisque c'est devenu un fait politique et que cela a été compris comme ça, je veux dire très simplement que je suis désolé que ça ait été entendu de cette façon, parce que ce n'est pas moi, ça ne me ressemble pas», avait-t-il déclaré.

A son procès, tout en aveux successifs, Jérôme Cahuzac, suivant en cela une vieille ficelle pasquaïenne, lance, pour essayer de se dédouaner au passage,  une  nouvelle affaire dans l'affaire ..."Il serait en réalité un rocardien passionné qui, pour soutenir l’ambition présidentielle de son héros, aurait accepté de se dévouer jusqu’au martyre. Qui, par conviction militante, aurait pris le risque d’ouvrir en toute illégalité, en 1992, un compte en Suisse pour y abriter un trésor de guerre destiné à Michel Rocard, après avoir convaincu les laboratoires pharmaceutiques de l’alimenter" (Pascale Robert Diard : Le Monde du 6-9-2016.)

"Je suis convaincu que Michel Rocard a ignoré tout cela. Je n’en ai jamais parlé avec lui et je ne l’ai jamais entendu s’enquérir des modalités de financement"  ajoute - t - il . Phrase ambiguë s'il en est qui, dans la bouche d'un homme en délicatesse avec la vérité, suggère exactement le contraire. Michel Rocard n'est plus là pour lui répondre.  Mais, au fil de la deuxième journée du procès, la fable semble tourner un peu court. Alors, s’apitoyant sur lui-même, il lâche : "J’espérais que cette part de moi ne serait jamais révélée. Oui, je l’ai fait. Mais cette part n’est pas tout moi. Je ne suis pas que ça !"

On n'ose imaginer le sort fait à ce genre de propos s'ils étaient tenus par un petit délinquant lambda. Mais ainsi va le monde et le journal Le Monde qui note "L’homme semble soudain sincère".

 "Cela ne me ressemble pas ",  " ce n'est pas tout moi" : le déni est commode mais peu probant. Nicolas Sarkozy lui a choisi un autre registre : "j'ai changé". Ce qui n'est pas plus crédible.

Ce qui est formidable dans le mensonge, c'est que, pour imaginer en sortir, on croit malin d'en tricoter d'autres. Cela faisait les délices de l'inspecteur Columbo qui feignait d'y croire pour mieux acculer ses proies dans une impasse. J'ai longtemps rêvé, et rêve encore, d'un journaliste télévisuel qui, lors de ces messes électorales convenues, se départissant de l'obséquiosité réservée aux puissants, se livrerait à ce genre d'exercice déconstructeur.

 Vous me direz, l'impasse finale resterait quand même pour l'électeur. L'imagine-t-on revenir dans un bureau de vote et dire "Ce que je viens de faire ne me ressemble pas, ce n'est pas moi. Puis-je revenir là-dessus ?"

"Je est un Autre", on sait ce qu'il en est du Je arrivé aux affaires. Il a 5 ans devant lui pour être l'Autre. L'électeur, lui, n'a que 2 votes pour se montrer perspicace.

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