Indignez-vous, disait-il

L'indignation est un art au long cours, surtout à l'heure où l'émotion, l'humeur ou le réflexe l'emportent sur la réflexion et s'avèrent bien volatiles.

Je me souviens de ce petit opus de Stéphane Hessel paru en 2010. "Indignez-vous", nous engageait-il, partant de l'idée selon laquelle l'indignation est le ferment de l'« esprit de résistance ».

"Les raisons de s'indigner peuvent paraître aujourd'hui moins nettes ou le monde trop complexe. (...) Mais dans ce monde, il y a des choses insupportables. Pour le voir, il faut bien regarder, chercher. Je dis aux jeunes: cherchez un peu, vous allez trouver. La pire des attitudes est l'indifférence, dire 'Je n'y peux rien, je me débrouille'." , écrivait-il. Le traitement fait aux immigrés, aux sans-papiers, aux Roms, la "dictature internationale des marchés financiers" mettant en péril les démocraties, les écarts de richesse,  représentaient, entre autres choses,  à ses yeux, des motifs suffisants pour sortir d'une asthénie sociale qu'on peut encore observer aujourd'hui ... sauf dans certains rangs.

L'actualité récente nous a, en effet, donné deux beaux exemples d'indignation  : celle de François Ruffin devant le refus du groupe LREM de débattre d'une proposition de loi (émanant du groupe les Républicains) visant à améliorer le statut des accompagnants d'élèves en situation de handicap (AESH) et des assistants de vie scolaire (AVS), puis celle de Jean-Luc Mélenchon face aux perquisitions dont lui et son groupe ont fait l'objet dans le cadre de deux enquêtes préliminaires : l’une concernant l’emploi d’attachés parlementaires, l’autre les comptes de la campagne présidentielle.

Leur point commun : un happening tonitruant propagé à grande vitesse par l'utilisation des réseaux sociaux. Mais avec des résultats contrastés.

Si la colère Ruffinienne dont toute la stratégie consiste, selon ses propres mots, à amener le  réel dans l'Assemblée, peut se rapprocher de l'injonction Hesselienne, celle de JL Mélenchon et de ses proches ne relève pas, à mon sens, de ce registre.

S'agissant de François Ruffin, certains députés En marche, devant une stigmatisation twittérienne pressante, ont fini par concéder qu'il aurait été plus intelligent de débattre au lieu de tenir pour vérité que la proposition de loi était inutile (ce que contestent un certain nombre d'associations s'occupant de ces questions, bien que critiques sur le texte proposé). Il y aura-t-il  une suite effective pour ces personnes mal reconnues et peu rémunérées ? A vérifier.

Pour Jean-Luc Mélenchon, il n'est pas sûr qu'il ne se soit pas tiré une balle dans le pied en politisant l'affaire comme il l'a fait, alimentant, au passage, la saga pénible de "ce type a tendance à perdre ses nerfs". Sous-entendu  : mauvais point pour qui prétend à la magistrature suprême. Parce qu'au fond, l'"anomalie" est moins dans la perquisition elle-même que dans le statut particulier de l'instance judiciaire ayant déclenché la mesure, à savoir le Parquet de Paris.

Les procureurs français sont-ils vraiment des magistrats ? Non, selon la Cour européenne des droits de l'homme. "Force est de constater que le procureur de la République n'est pas une autorité judiciaire, au sens que la jurisprudence de la Cour donne à cette notion... Il lui manque en particulier l'indépendance à l'égard du pouvoir exécutif pour pouvoir être ainsi qualifié." Lire ce point de vue ici : https://abonnes.lemonde.fr/idees/article/2009/05/21/les-procureurs-francais-sont-ils-vraiment-des-magistrats_1196324_3232.html?

On peut se demander s'il n'aurait pas été plus avisé de remettre sur le métier, avec plus de recul, la question de la nature de cette institution plutôt que de stigmatiser, à chaud, un de ses membres en particulier. La fureur et le bruit (illustrées, de plus, par des photos peu flatteuses diffusées à l'envie) n'ont pas eu l'effet escompté, y compris dans le milieu judiciaire.

« Il faut répondre à Jean-Luc Mélenchon en disant que la classe politique n’est pas hors du jeu démocratique. On ne peut pas accepter que la classe politique crie systématiquement au complot politique, au cabinet noir lorsqu’elle est visée par une enquête, estime la secrétaire générale du syndicat de la magistrature  Laurence Blisson,  qu'il serait difficile de soupçonner d'anti-FIsme primaire. Mais il faut aussi répondre au gouvernement qui dit “indépendance de la justice” et qui par ailleurs refuse de faire une véritable réforme constitutionnelle, qui permettrait de couper le lien entre le ministère de la justice et les parquets, en prévoyant des modes de nomination des procureurs qui seraient absolument indépendants. ». Parce que le ver dans le fruit qui permet tous les raccourcis est là : le soupçon irréductible de soumission carriériste à l'endroit de personnes dans une subordination problématique.

Dans ce jeu de rôles politico-journalistico-judiciaire, la vérité tarde à se faire jour. 

D'où il résulte que l'indignation est un art au long cours, surtout à l'heure où l'émotion, l'humeur ou le réflexe souvent corporatistes l'emportent sur la réflexion et s'avèrent bien volatiles. Ce qui renforce l'actualité de l'adresse de S. Hessel.

PS : En attendant, la nomination du remplaçant de l'actuel Procureur de Paris, qui tarde par volonté jupitérienne, illustre à l'envie les propos de Laurence Blisson. On n'est loin d'être sortis de la confusion.

 

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