Et toi ? Tu cries ?

Pourquoi tu cries pas pour leur dire de se taire ? Pourquoi tu punis pas ?

Au milieu d’une salle d’étude bondée, un vendredi soir, donc plutôt bruyante, un élève m’appelle, surpris que je ne dise rien :

- Pourquoi tu cries pas pour leur dire de se taire ? Pourquoi tu punis pas ?
- Pourquoi ? Tu penses que ça va changer quelque chose ?
- Bah les profs font ça et ça marche !
- Mais ça marche pour tout le temps ? Ou ils recommencent après ?
- Bah … non c’est vrai ils recommencent …

Pourquoi crie-t-on ? Pourquoi punit-on ? Sûrement parce que, à l’École,AED et autres adultes, nous en avons le droit. Notre statut nous permet de crier comme il nous permet de punir ou de sanctionner les enfants. Tout ça pour régler un conflit, parce que le bruit est trop élevé ou parce que nous sommes énervés et que, quand même ils sont relous ces gosses ! Parce que de toute façon il n’y a que ça qui marche. En effet quand on crie un bon coup les élèves se taisent, écoutent, baissent la tête.

Mais est-ce que pour autant le problème est réglé ? Est- ce que les élèves ont vraiment compris pourquoi on a crié, pourquoi on les a punis ? Non, la plupart du temps ils et elles font effectivement ce qu’on leur dit mais pour une courte période seulement. Dès que le temps aura passé ou qu’on aura le dos tourné ça recommencera. S’il y a un temps d’arrêt momentané chez les élèves c’est parce qu’un court instant nous avons usé de la peur ou au moins de la surprise. Un cri qui va au-delà du bruit ambiant d’une cour de récréation ou d’une salle remplie d’élèves, forcément ça surprend. C’est un réflexe naturel, ça n’a rien de raisonné, rien d’éducatif. Ensuite vient la peur, peut-être, sûrement, d’une réprimande. Si l’adulte crie, c’est qu’il est énervé, s’il est énervé c’est qu’il va peut être user de son droit à punir, sanctionner ?

C’est son statut d’adulte au sein de l’École qui lui permet de crier et de punir ou sanctionner (sans distinction) les élèves à sa charge. Les élèves le savent, elles et ils l’ont appris, comme les adultes avant eux, et les adultes l’ont inscrit dans un écrit dogmatique : le règlement intérieur de l’établissement. Seulement chez les élèves, il y a ceux et celles qui l’acceptent, docilement, et celles et ceux qui n’en n’ont rien à faire, à des niveaux plus ou moins élevés.Et bien que tout soit là : la loi, l’adulte, l’acte qui énerve l’adulte et son ou ses auteurs ou autrices ; il est encore des élèves qui arrivent à royalement s’en foutre. Et comme celles et ceux là ont raison ! Comme ils et elles ont raison de remettre en cause cette autorité qu’elles et ils n’acceptent ou ne comprennent pas. Parce que maladroitement peut-être, les élèves questionnent cette autorité, chose que nous, nous ne faisons pas.

Une autorité ça ne se décrète pas, ça se construit. Souvent même, lorsqu’elle se construit à plusieurs, elle est plus forte que les autres. Pourquoi ? Parce que dans la construction collective il y a une notion indispensable de l’autorité : la confiance ! La peur est un sentiment qui ne dure qu’un temps et le statut s’effrite à chaque faiblesse qu’on lui découvre. La confiance aussi peut disparaître mais elle sera toujours plus solide qu’un titre ou qu’un cri parce qu’elle se construit à la sueur de l’interaction. Parce que les élèves comprennent la confiance. Normal, ils et elles la vivent et la partagent. Elles et ils en sont les acteurs et actrices. Il n’est pas rare alors de voir que les élèves sont plus enclins à écouter certains profs et certains AED que le personnel administratif des établissements parce qu’ils et elles ont beaucoup plus d’interactions et de relations avec les uns qu’avec les autres.

L’Institution ne fait rien pour construire l’autorité qu’elle réclame pourtant. Le règlement est choisi et écrit par les adultes, loin de l’avis et de la compréhension des enfants. L’Institution classe les élèves et punit les moins bons par le biais de ce même règlement. Les profs, dont le savoir pourrait constituer le point de départ de la construction d’une autorité de connaissance sont réduits au statut de prof de telle ou telle matière. Et nous, les AED, qui sommes la loi, la justice et l’exécutif en même temps, il nous est possible d’être le bras armé de cette institution et il ne tient qu’à nous d’être ou ne pas être de bons apprentis dictateurs, de confondre autorité et autoritarisme.

Être autoritaire ça nous arrive à toutes et tous à un moment, par lassitude, désespoir ou énervement. Mais il faut en avoir conscience, faire attention et choisir. Une voie est simple l’autre beaucoup plus fatigante. Une voie est répressive, l’autre est sociale. Si nous ne voulons pas seulement assister à l’Éducation mais en être des acteurs il est peut être temps de se poser la question : pourquoi on crie ? Pourquoi on punit ?Parce qu’on a le droit. Mais on a aussi le droit de ne pas le faire. Non ?

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