Comment ça s’apprend, la citoyenneté ?

À l'époque, j'ai jamais compris à quoi ça servait l'enseignement moral et civique.

Il y a quelque chose qui m’a toujours dérangé dans le passage du second degré à l’enseignement supérieur mais plus largement aussi du passage de la période scolaire à la vie « active » et aux responsabilités. Au delà de l’absurdité tautologique de l’assemblage des termes « vie » et « active », c’est que soudainement, l’enfant, l’adolescent, le jeune est contraint d’être et d’agir en citoyen. Par citoyen j’entends le sens politique du mot, pas le simple fait d’aller voter une fois de temps en temps, non non, j’y vois la nécessité de se positionner dans la société, d’avoir la conscience d’une opinion propre et la capacité de défendre cette opinion. Mais comment, avant ça, apprend-t-on à être citoyen ?

De retour en lycée et en collège en tant qu’AED, j’ai redécouvert quelque chose que j’avais oublié : l’enseignement moral et civique, plus connu sous le nom d’EMC. À l’époque je me rappelle que c’était quelque chose qu’on avait entre deux cours d’histoire ou de géographie. Un cours presque anecdotique tellement on était concentré sur des matières comme les maths, le français ou l’histoire. De temps en temps les profs docs s’y collaient aussi, mais on voyait jamais trop vers où ça allait. En revenant dans un établissement je me suis rendu compte que ça n’avait pas tellement changé. C’est toujours le bébé indésirable, refourgué aux profs d’histoire ou aux documentalistes et les élèves ne voient toujours pas à quoi ça peut bien leur servir, quand on leur rabâche à longueur de journée que l’année qu’ils vivent c’est une année charnière dans leur scolarité et qu’il faut qu’ils aient de bonnes notes !

Pourtant si on s’attarde sur les programmes ça vend du rêve ! « Les axes principaux du programme d'enseignement moral et civique de l'école élémentaire au lycée se fondent sur les principes et les valeurs inscrits dans les grandes déclarations des Droits de l'homme, la Convention internationale des droits de l'enfant et dans la Constitution de la Ve République ». C’est donc là qu’on est censé devenir des citoyennes et des citoyens… si seulement ! Le reste du texte est bourré de grandes valeurs et principes. Il est souvent rappelé que cette éducation morale commence dans la famille et continue à l’École « dans toutes les dimensions de la vie scolaire ». C’est là qu’on peut commencer à se dire qu’il y a un truc qui cloche...

Sans parler du sujet des familles, on remarque vite, dans les textes, l’absence des associations, des activités extra-scolaires et pour les lycéens et lycéennes, des syndicats. Non, toutes ces belles valeurs et cette morale républicaine, on l’apprend à l’École avec des objectifs de formation. Y compris ce qui me pose question : l’exercice de la citoyenneté. Pourtant le collège comme le lycée sont loin de permettre cet apprentissage. On le constate bien, tous ces élèves incapables d’exprimer la quelconque opinion, parfois par manque de connaissance du sujet, mais le plus souvent par peur. Ce n’est pas à coup d’une heure (ou 55 minutes, ou moins...) toutes les deux semaines, que des jeunes vont être capables de tenir un débat. Et plus ils grandissent et plus on se lamente de leur attitude passive et de leur manque de prises de positions.

La démocratie ça ne s’apprend pas par cœur, ça se vit. Et en cela l’EMC qui se vit dans « toutes les dimensions de la vie scolaire » est un lamentable mensonge. Les espaces formels d’action citoyenne de la part des élèves se comptent sur les doigts d’une main au collège comme au lycée. Et quand bien même ils existent leur reconnaissance de la part des adultes comme des élèves est ridicule. Pas la peine d’aborder ceux qui sont informels, ceux là sont le plus souvent réprimés ou mis de côté. Et à ceux qui diront que c’est normal, qu’ils sont trop jeunes, je répondrai simplement qui si on ne leur a jamais appris, ils ne seront pas plus citoyens à 12 ans qu’à 17 ou 25 ans s’ils ne se donnent pas eux-même la peine et fournissent l’effort de l’être. Mais n’est-ce pas, du coup, contraire au principe d’Égalité prôné par l’École et la République ?

Pourtant la réponse est peut-être dans la phrase. Si « l’enseignement moral et civique est dans toutes les dimensions de la vie scolaire », peut-être est-ce à la Vie Scolaire de s’occuper de cela ? Les repas, l’interaction, la construction du collectif sont autant de choses qui font partie de cet enseignement et que nous, AED, encadrons déjà. C’est à nous que sont posées toutes les questions de société que les élèves n’osent ou ne peuvent pas poser à leurs profs. Ce qui nous met parfois dans l’embarras il faut l’avouer... Mais comment le structurer sans formation ? Comment le valoriser sans reconnaissance ? Bien évidemment qu’implicitement, indirectement notre action auprès des élèves dans tous les moments de vie scolaire joue sur leur apprentissage de la citoyenneté. Mais, si ni nous, ni les élèves n’en avons conscience, à quoi bon l’affirmer ?

L’objectif d’un tel enseignement ne peut pas être de façonner des bons petits démocrates. Là est peut-être le problème de compatibilité avec l’Éducation Nationale. Un lieu où le désaccord et la critique n’ont pas leur place au milieu de l’apprentissage dogmatique des matières. On repousse toujours la contradiction des élèves alors qu’on devrait s’en réjouir et la favoriser. Être citoyen ce n’est pas toujours être d’accord. On peut apprendre la politique sans faire de politique, ça l’École semble le réfuter. Pourtant être citoyen c’est aussi agir politiquement. Et revendiquer l’enseignement citoyen pour toutes et tous l’est aussi. À un moment où la démocratie est bousculée de toutes parts, peut-être est-il plus que jamais temps de prendre à bras le corps la question de cet enseignement et de militer pour l’éducation politique des enfants et des jeunes, des citoyens d’aujourd’hui et de demain.

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