Podemos en marcha

Combien étaient-ils ? Plus de cent mille sans doute. Très, très nombreux, chaleureux et enthousiastes, comme on peut le voir ici. Podemos a ainsi pu mesurer son influence qui, semble-t-il, va tous les jours grandissant.

Démantibulage

Ce qui a pu être mesuré par tous, participants ou spectateurs à distance c’est, la « stratégie de communication », comme disent les entrepreneurs libéraux ou, comme  je dirais plutôt, la stratégie de démantibulage de « l’hégémonie culturelle » sur laquelle les créateurs de Podemos ont travaillé en prenant appui sur les analyses de Antonio Gramsci.

Démantibulage des canons de l’apparence, de l’imagerie, en premier lieu : plus ici sur cette estrade de  la Puerta del Sol  d’hommes politiques gris et « encorbatados » (cravatés) comme on dit à Podemos, plus de ces femmes qui ont toujours l’air de sortir de chez leur coiffeur mais des gens, «la gente », comme tout un chacun, plutôt jeunes il est vrai, ordinaires dans leurs vêtements ordinaires comme pour préfigurer le monde  qu’ils aspirent à construire, un  monde non d’austérité, mais de simplicité, de durabilité, de tempérance et d’égalité, de partage.

Ce que n’a pas manqué de souligner Pablo Iglesias s’élevant contre la corruption qui, dit-il, n’est pas seulement le fait pour certains de s’en mettre plein les poches mais qui est surtout dans cette situation où les 1% les plus riches possèdent autant que 73% des Espagnols ou qui fait que le nombre de riches a augmenté pendant la crise au même rythme que le nombre de citoyens tombés dans la pauvreté.

Poésie

Mais aussi démantibulage de la langue, de cette langue hégémonique et compassée des politiques « encorbatados » qui ne procèdent que par euphémismes, qui ne disent jamais « riches » mais « aisés » ou « méritants », qui ne disent jamais « pauvres » mais « défavorisés ». Car eux à Podemos disent pauvres et riches, disent « sinverguenzas » (voyous, fripons, sans scrupules, sans vergogne, au choix).

Cet après-midi, pour conclure « la Marcha » ils ont employé une langue simple, et souvent poétique à l’image de ce leitmotiv introduisant chaque moment du discours de Pablo Iglesias : « nous rêvons mais nous prenons nos rêves très au sérieux » ou Juan Carlos Monedero s’adressant ainsi à la foule : « bienvenue au sourire, au changement et à l’espoir », ce sourire que depuis le début Podemos veut opposer à la face glacée de « los encorbatados », ou Carolina Bescansa introduisant son exposé par : « il  y a des matinées comme celle-ci  qui sont mères de notre histoire », et les uns ou les autres citant Lorca, Machado, León Felipe et don Quijote, il faut des quijotes, lance Iglesias, il faut des rêveurs… qui prennent leurs rêves très au sérieux !

Sans oublier cependant, comme l’a martelé ĺñigo Errejón, que « l’année qui s’annonce sera dure, nous serons attaqués », alors, a-t-il poursuivi, « rappelez-vous ce 31 janvier ».

Patrie

Je m’étais inquiété, dans un précédent billet de l’insistance de Iglesias à évoquer « la Patrie » m’interrogeant sur le sens qu’il donnait à ce mot. Il me semble qu’il ait voulu cet après-midi préciser les choses et en quelque sorte rendre au mot Patrie son caractère révolutionnaire, qu’il ait voulu « socialiser » le terme, précisant par exemple que « la patrie est celle qui assure à tous les enfants de pouvoir aller dans une école publique, propres et bien chaussés, celle qui assure une  santé gratuite, etc. ».

Et le « Tic, Tac », « Tic, Tac » a retenti dans la foule signifiant que les secondes s’égrènent et que l’heure   approche, celle du changement bien sûr, car comme dit la chanson entonnée par une toute jeune fille sur scène et reprise par la foule : « cambia, todo cambia… », tout change en effet : pas d’hymnes nationaux ici, pas d’Internationale, démantibulage là aussi de traditions étouffantes (les responsables de Podemos n’étaient pas en tête du cortège mais dans la foule, « como otro más), juste une petite chanson pour se dire « à bientôt »…

Danger

Tout va bien donc, est-on tenté d’apprécier, ne sont-ils pas en train d’inventer une autre manière de faire de la politique ? Peut-être mais comment ne pas voir le danger ? Celui de la verticalité d’abord, celui de la transformation d’un mouvement d’indignation « inorganisé » en réseaux par une multitude de connexions « horizontales »  en un parti hiérarchisé. Comment ne pas redouter la métamorphose de militants créateurs et poétiques en dirigeants, s’ils parviennent au pouvoir, durs comme fer, « en caudillos » ? Nous savons bien que le risque est là, sera là quand, comme disait l’autre (Michelet), « le peuple décidera de rentrer à la maison ».

Alors, comment faire ? 

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