¨Laïcité et libre arbitre

 

 

La " Charte de la laïcité à l'école " qui vient d'être affichée dans tous les établissements scolaires semble recueillir une approbation quasi générale.

 Il est vrai que l'on ne peut contester à ce texte l'excellente intention de favoriser une certaine coexistence pacifique dans les établissements scolaires et, au-delà, dans la société.

 Convictions religieuses et spirituelles

 Pourtant, à y regarder de près, le choix des mots, dont chacun a sans doute été minutieusement pesé, ne va pas sans soulever quelque perplexité.

Examinons par exemple l’adjectif « spirituelles » dans la phrase (article 2) : « L’Etat est neutre à l’égard des convictions religieuses ou spirituelles ». Si nous concevonsparfaitement ce que sont les convictions religieuses qu’en est-il des convictions spirituelles ?

Prenons l’exemple d’un pacifisme athée impliquant la non-violence, le refus du patriotisme (si ce n’est celui qui ne conçoit d’autre patrie que la terre entière), le refus en conséquence de tout nationalisme. Sont-ce là des convictions spirituelles ? Comment le nier ?

Mais alors qu’en est-il de la neutralité d’un Etat qui obligerait tous les enfants quelles que soient leurs convictions (et celles de leurs parents) à chanter la Marseillaise ou quelque autre hymne guerrier que ce soit ? L’Etat, fût-il républicain, ne cesse-t-il pas d’être neutre quand il contraint des enfants au nom de ses propres dogmes ?     

Libre arbitre

Voyons maintenant l’expression « libre arbitre » (article 6) dans la phrase : « La laïcité de l’Ecole offre aux élèves  les conditions pour forger leur personnalité, exercer leur libre arbitre et faire l’apprentissage de la citoyenneté. ».

Le libre arbitre n’est-il pas donné ici comme évidence, comme incontestable, comme… dogme ? Or, les rédacteurs de la Charte le savent mieux que quiconque, le libre arbitre est un concept non seulement douteux mais questionné depuis l’origine de la réflexion humaine, en tout cas depuis au moins Saint Augustin jusqu’en ces temps de physique quantique et de neurosciences, en passant par Spinoza et Diderot.

L’examen du libre arbitre, en effet, nous renvoie sans cesse, comme l’a montré Spinoza, au trope de la régression sans fin :

 «Il n’y a dans l’âme aucune volonté absolue ou libre ; mais l’âme est déterminée à vouloir ceci ou cela par une cause qui est aussi déterminée par une autre et cette autre, l’est à son tour par une autre, et ainsi à l’infini. » (Ethique proposition 48, 1e P.)

Mérite

Mais alors est-on en droit de se demander pourquoi, une notion d’un si périlleux maniement figure-t-elle dans cette charte re-fondatrice ?  C’est que, me semble-t-il, elle est d’une grande utilité. Posée comme évidence, comme dogme,  donc, elle fonde à son tour la notion de mérite. Lequel mérite est la pierre angulaire sur laquelle repose tout l’édifice du système éducatif.

Le mérite nécessite le libre arbitre comme les moulins quichotesques nécessitent le vent. Et, douter du libre arbitre c’est évidemment douter des vertus de la « méritocratie », douter de ces pseudo-évidences que sont « l’égalité des chances » et « l’ascenseur social », c’est douter des vertus de la compétition.

Mais, nier le libre arbitre, dire comme Spinoza qu’il s’agit là d’une illusion ne nous conduit-il pas inéluctablement à un fatalisme et une irresponsabilité de chacun qui, privé de sa liberté, totalement déterminé donc, ne serait plus responsable du moindre de ses actes ?

Non, car il y a la vie à vivre et qui nécessite, elle, la responsabilité définie comme nécessité de faire des choix à partir des déterminations qui sont celles de chaque individu (sexe, caractéristiques physiques, intellectuelles…) et celles des conditions dans lesquelles cet individu a été jeté (structures familiales, sociales, économiques…) .   

Pour autant le mérite et son corolaire l’égalité des chances ne s’en trouvent pas réhabilités mais au contraire définitivement condamnés en tant que justification de l’inégalité. Ce que proclame abruptement la fameuse adresse paulinienne : « Qui te distingue en effet ? Qu’as-tu que tu n’aies reçu ? Et si tu l’as reçu, pourquoi t’enorgueillir comme si tu ne l’avais pas reçu. » (Paul, Corinthiens, 4 ,7).

L’impossible neutralité de L’Etat

N’apparait-il pas ainsi que l’emploi de ces mots, « convictions spirituelles » et « libre arbitre », loin d’affirmer la « neutralité de l’Etat » souligne au contraire l’impossible neutralité de tout Etat ?

Alors plutôt que de proclamations improbables, l’école ne nécessite-t-elle pas l’établissement en son sein d’un mode de vie fondé sur la solidarité et l’entraide plutôt que sur la compétition et la cynique « égalité des chances ». Bien des enseignants qui n’ont  pas attendu la « Charte » s’y emploient depuis longtemps.

Ne serait-il pas temps qu’ils puissent faire valoir leur expérience dans le cadre des nouvelles écoles du professorat de sorte que cette neutralité ne se réduise pas à une proclamation de plus mais soit concrètement vécue dans les établissements. Mode de vie celui-ci qui se nomme : pédagogie. 

 

Nestor Romero

« L’école des riches, l’école des pauvres » (la Découverte et Syros, 2001)

« Restez assis les enfants » (Lulu.com, 2013)

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