Pablo Iglesias, les riches et la patrie

Le débat sur l’état de la  nation s’est tenu lundi 23 et mardi 24 février, à Madrid, comme tous les ans, dans le cadre du « Congreso de Diputados » (chambre des députés) qui siège au « Palacio de las Cortes ». Traditionnellement interviennent dans ce débat le Président  du Gouvernement, en l’occurrence Mariano Rajoy (Partido popular : droite) et les responsables des différents groupes siégeant dans l’hémicycle.

Un modèle d'art oratoire

Cette année, pourtant, le débat avait quelque chose d’incongru pour ne pas dire de surréaliste. En effet le parti politique que presque tous les sondages placent en tête des intentions de vote aux prochaines échéances était absent puisque, ayant vu le jour le 11 mars 2014, il ne dispose d’aucun élu. Il s’agit bien entendu de Podemos dont on mesure ainsi, à moins d’un an de sa création, la fulgurance de son ascension.

Je ne dirai rien ici des propos lénifiant tenus tant par le Président que par le nouveau chef du PSOE (Parti socialiste), le sémillant Pedro Sanchez, qui finirent tout de même et tout bonnement par échanger des insultes.

Car le véritable débat a bien eu lieu mais à distance. Podemos, en effet, avait, en tant que premier parti d’opposition, décidé de répondre à Rajoy par la bouche de son secrétaire national Pablo Iglesias.

Celui-ci prenait donc la parole mercredi 25 à 19h au "Círculo de Bellas Artes", temple de la culture comme son nom l’indique, dans un théâtre évidemment comble et enthousiaste. Les hispanisants peuvent voir et écouter cette intervention ici : un modèle d’art oratoire tant le castillan que l’on entend, d’une élégante pureté, est servi par une aisance d’élocution remarquable.

 Mais aussi, sans doute un modèle de discours politique qui se présente d’emblée comme une interpellation au "señor Rajoy" ou parfois au "señor Presidente" structurée sur le mode binaire : réfutations/propositions.

Iglesias commence par contredire sous une avalanche de chiffres puisés aux meilleures sources, qu’il n’omet pas de citer, toutes les affirmations de Rajoy que l’on peut résumer ainsi : "j’ai tiré l’Espagne du marasme, tout va bien maintenant !".

Chaque réfutation dans quelque domaine que ce soit est immédiatement suivie de la question : "que ferons-nous quand nous gouvernerons ?" à laquelle il est immédiatement répondu chiffres à l’appui si nécessaire.

Nous avons besoin des riches

Ainsi se succèdent les adresses, parfois les apostrophes, toujours sur le mode de la plus exquise correction, pour en arriver à la péroraison à laquelle je reviendrai après avoir fait part de ma stupéfaction quand, soudain, j’entends Iglesias affirmer, après avoir noté qu’il faut 21 jours de travail à un ouvrier pour gagner ce que gagne un directeur de haut vol en une heure, ceci :

Yo sé que hacen falta ricos para que funcione la economia de mercado. Yo lo sé, pero necesitamos ricos responsables con sentido patriotico. […] Sabemos que necesitamos a los ricos pero les vamos a pedir responsablilidad.

Traduction : je sais qu’il faut des riches pour que l’économie de marché fonctionne. Je le sais, mais nous avons besoin de riches responsables ayant le sens du patriotisme. […] Nous savons que nous avons besoin des riches mais nous allons leur demander de faire preuve de responsabilité.

J’ai donc sursauté à ces mots et je me suis interrogé sur le sens et sur l’opportunité de cet appel à la responsabilité des riches. Ne serait-ce pas l’affirmation, en passant, presque comme par inadvertance et à toutes fins utiles, d’un projet politique ne dépassant nullement le cadre d’une honnête social-démocratie, non corrompue, où de ce fait, les riches accepteraient d’être un peu moins riches pour que les pauvres soient un peu moins pauvres comme disait Hugo je ne sais plus dans quel discours ?

A moins qu’il ne s’agisse d’un égarement passager : n’aurait-il pas suffit de constater que la puissance des riches implique une forme de responsabilité sociale ? Hypothèse, celle de l’égarement, qui ne rend cependant pas compte, je le vois bien, de l’utilisation réitérée de ce "nous avons besoin des riches".

Ceci d’autant que, plus avant, l’orateur adopte un ton pour ainsi dire menaçant apostrophant ces riches tentés d’expatrier leurs capitaux dans les paradis fiscaux et leur signifiant que s’ils peuvent placer leur argent à l’étranger ils ne peuvent y emmener leurs "demeures".

Que penser de tout cela alors que ces jours-ci les dirigeants de Podemos, notamment Carolina Bescansa, secrétaire nationale chargée des "analyses politiques", rencontraient des chefs d’entreprises et des investisseurs étrangers pour, selon le site Publicp.es, leur exposer quelques-unes des mesures économiques qu’ils se proposent de prendre ?

Que penser de tout cela en effet  qui ne manque pas de provoquer quelque circonspection chez nombre de militants et sympathisants. Le proche avenir nous le dira sans doute.

Mais revenons pour l’instant à la péroraison en introduction de laquelle Iglesias baissant la voix, murmurant théâtralement, interpelle une dernière fois son interlocuteur pour lui signifier qu’il va maintenant le quitter pour s’adresser à "mi gente".

Mi gente que l’on peut traduire par mes semblables, mes amis, celles et ceux parmi lesquels je vis et qui souffrent de la  politique qui vient d’être dénoncée et qui n’est pas seulement celle du PP depuis trois ans mais aussi celle du PSOE.

Ma patrie, mi gente

Il n’est pas indifférent de noter à cet égard que Iglesias, comme tous les responsables de Podemos, utilisent le mot "gente" et non "pueblo", peuple (el pueblo unido jamás será vencido…) ce qui est à mon sens moins anodin qu’il n’y paraît, comme il n’est pas anodin de noter que ces marxistes de formation et adeptes de Gramsci ont exclu de leurs manifestations la sempiternelle "Internationale" et autres chants révolutionnaires des 19e et 20e siècles pour leur préférer des rythmes un peu plus rock’n’roll, car tout cela a été, sans le moindre doute mûrement réfléchi. J’aurai sans doute l’occasion d’y revenir dans un prochain billet.

Donc,  Iglesias murmure à l’intention de la "gente de mi país" car il va maintenant et pour finir être question de souveraineté et de patriotisme :

"Certains croient que la souveraineté et la patrie sont seulement ces symboles, ces signifiants morts, ces monuments  publics… L’Espagne ce sont les gens (su gente), l’Espagne ce sont ses citoyens (sus ciudadanos)… Ma patrie n’est pas un drapeau, n’est pas un monument, ma patrie ce sont les gens de mon pays…"

Comment ici encore comprendre cette référence régulièrement réitérée à la patrie même si l’on veut lui restituer son caractère révolutionnaire, celui de la Révolution française, alors que le mot lui-même, patrie, est tellement compromis idéologiquement dans les pires extravagances du nationalisme et particulièrement en Espagne, du fascisme ?

Comment le comprendre sinon par la volonté chaque jour affirmée de parvenir au pouvoir lors des prochaines élections ? Et l’on sait bien que pour cela il faut "ratisser large"… les riches, les gens, la patrie… mais à quel prix ?

A suivre.    

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