Onfray : Le déclin?

Michel Onfray vient de proposer ses services au ministre Blanquer afin de réaliser une extraordinaire innovation : introduire la philosophie à l'école dès le primaire... ce qui existe depuis des dizaines d'années, peut-être même depuis toujours. Nombre d'enseignants n'ont attendu ni Onfray ni Blanquer pour philosopher avec leurs élèves.

C’est avec tristesse que j’écris ce mot, déclin. Car je suis de celles et ceux qui apprécièrent certains des ouvrages de Michel Onfray et certaines de ses postures libertaires, mot celui-ci qu’il contribua sans doute à populariser puis, très vite à pervertir.

J’aurais pu choisir un autre mot, décadence, par exemple, titre de son deuxième opus de la « trilogie des pavés », précédé par « Cosmos » et suivi de « Sagesses » mais à la réflexion il m’a semblé que si la décadence ne pouvait en aucun cas conduire à la sagesse, le déclin par sa lenteur intrinsèque ménageait la possibilité d’un sursaut ou peut-être d’un lent redressement et d’une nouvelle, lente et asymptotique progression vers la sagesse.

Car il est bien vrai que je lus avec ravissement son livre sur Camus dans lequel je retrouvai certaines des sensations de mon adolescence découvrant « Le Mythe de Sisyphe », « L’Homme révolté », « L’Étranger » et « La Peste » mais aussi ce superbe texte largement ignoré intitulé « La femme adultère » (L’Exil et le Royaume, NRF, 1957) qui, je ne sais par quel cheminement, me conduisit au non moins superbe poème de Lorca portant le même titre : « La Casada infiel » (Y que yo me la llevé al río creyendo que era mozuela, pero tenía marido...) , à moins que ce ne fut l’inverse, Lorca me conduisant à Camus, je ne sais plus. Quoi qu’il en soit je fis part de ce ravissement dans un texte publié par Rue 89 (la première, celle de 2007).

Et je me pris à sourire quand je l’entendis raconter qu’il s’initia à l’anarchisme par la lecture d’un numéro de « Noir et Rouge » découvert chez son coiffeur. Car, en effet, dans les années 1960, j’étais très proche du groupe NR, comme on disait, et particulièrement de son animateur principal, Christian Lagant, à qui, profitant de l’occasion, je rends ici un affectueux hommage, lui qui, envahi par le doute après les fulgurances de Mai 68 ne supporta pas de voir la vie reprendre son cours comme devant.

Je lus avec intérêt ses grands succès traitant de la psychanalyse et des religions ainsi que ses « contre-histoires de la philosophie » dont le premier « Les sagesses antiques » attira particulièrement mon attention puisque j’avais découvert Pierre Hadot quelques années auparavant qui était et demeure « Le » philosophe et philologue de ces sagesses antiques et dont il me semblait, tout de même, que Onfray s’en inspirait fort. J’allai jusqu’à ingurgiter, non sans plaisir, ses trois derniers « pavés » mais bientôt avec une certaine lassitude. J’en resterai là.

Philosophiquement j’appréciais son « retour » à la Grèce hellénistique quoique ne partageant pas, loin s’en faut, toutes ses assertions trop souvent assénées. Peu m’importait d’ailleurs car j’avais sous la main les ouvrages de Pierre Hadot qui, lui, me racontait modestement, sans effets de manches, ce que signifiait véritablement « La philosophie comme manière de vivre » et qui me guidait dans mes déambulations par les allées de l’Académie, du Portique, du Jardin et les rues populeuses où ces fascinants Cyniques vivaient plus que d’autres une vie absolument philosophique.

Il me paraissait opportun que cette attitude fondamentale, la « manière de vivre », commune par delà les divergences dogmatiques,aux stoïciens, épicuriens, sceptiques et autres cyniques, soit mise en lumière en un temps où fleurissaient des discours extrêmement savants mais plus hermétiques les uns que les autres, opportun qu’il soit rappelé ainsi que la philosophie n’est pas seulement l’art de créer des concepts (Deleuze) mais aussi et peut-être d’abord « une manière de vivre » qui en appelle à la « cohérence », cette notion particulièrement chère aux stoïciens.

Cohérence « d’une Raison organisatrice agissant dans tout le cosmos » (Hadot, La philosophie comme éducation des adultes, Vrin 2019, p. 64,65) et cohérence qui dicte de vivre conformément à la Raison, cohérence entre le « dit et le fait », entre la parole et les actes, cohérence revendiquée précisément par un certain anarchisme depuis Kropotkine et sa « Morale » jusqu’au savant précurseur de l’écologie, Élisée Reclus, en passant par le sage Fermín Salvochea,  l’Abuelo (le Grand-père) Anselmo Lorenzo et, peut-être aujourd’hui, par certain « postanarchisme » pour lequel vivre conformément à la Raison, c’est vivre en cohérence, ou pour le dire comme Onfray lui-même, c’est être attentif à « la dialectique entre la pensée et l’action, la théorie et la pratique, le verbe et le geste sans jamais sacrifier l’un à l’autre », c’est-à-dire sans compromissions excessives avec un monde pour le moins déraisonnable et qu’il convient ainsi de combattre. Ainsi, c’est-à-dire par l’attention portée sans cesse à la cohérence éthique.

Ce qui soit dit en passant tendrait à montrer que demeure, à travers le temps qui passe, une certaine continuité éthique entre les anarchismes antédiluviens et les tâtonnements « post-tout-ce-que-l’on voudra ». De sorte que je ne serais pas loin de souscrire au « principe de Gulliver » d’Onfray pour peu qu’il ne soit pas jugé incompatible avec une démarche collective de lutte, une coordination offensive de, le moment venu, toutes les micro-résistances. Ce que l’écrivain Antonio Muñoz Molina souhaitait dans une récente chronique (El País) concernant Greta Thunberg et sa lutte pour la préservation de la planète en ces termes : « un activisme constitué à la fois d’agitation politique et de changements concrets dans la vie quotidienne de chacun ».

Cohérence, donc, disais-je, exprimée par l’apophtegme hadotien, « la philosophie comme manière de vivre » et, me semblait-il, approuvé par Onfray. Las, voici que j’entends ce dernier faire une apologie non pas de Socrate mais de... Blanquer, le voici même lui rendant visite et lui proposant son aide pour réaliser une réforme extrêmement innovante : l’introduction de la philosophie à l’école primaire !

Je savais notre philosophe très approximatif en matière de pédagogie et d’éducation, je l’avais entendu ratiociner à propos de la « transmission » et vitupérer les pédagogues et autres « pédagogistes » comme un vulgaire Brighelli, ignorant ou feignant d’ignorer ce bon vieux Montaigne qui dans ce fameux livre I, chap XXVII de ses Essais souhaite des têtes bien faites plutôt que bien pleines ce qui, contrairement à ce que l’on croit ordinairement, ne s’adresse pas à l’élève mais au « conducteur » c’est-à-dire à l’accompagnateur, au pédagogue dont on aimerait bien qu’il cessât de « criailler à nos oreilles comme qui verserait dans un entonnoir », car c’est bien cela, au fond transmettre : inculquer, ce qui signifie étymologiquement fouler, tasser, de préférence avec le talon. De sorte, poursuit Montaigne, « Qu’il (le conducteur) ne lui demande pas (à son élève) seulement compte des mots de sa leçon, mais du sens et de la substance, et qu’il juge du profit qu’il aura fait non par le témoignage de sa mémoire, mais de sa vie […] qu’il écoute son disciple parler à son tour ».

Ce qui nous ramène à l’école où tous les enseignants quelque peu cohérents savent que la philosophie n’a pas attendu les propositions « innovantes » de Onfray à Blanquer pour s’introduire dans les classes dès le primaire. Car qu’est-ce donc que la philosophie ? Ce n’est pas seulement, selon Hadot bientôt suivi par Onfray lui-même, ni d’abord une capacité à conceptualiser, à argumenter, à synthétiser, bref ce n’est pas seulement être capable de rédiger une dissertation le jour du bac, c’est selon nos vieux grecs d’abord une manière de vivre.

Et qu’est-ce donc que l’école sinon un lieu où vivent des enfants accompagnés d’adultes, les « conducteurs » de Montaigne ? Et qu’est-ce donc que la pédagogie ou le pédagogisme, terme que Montaigne emploie dans ce fameux chapitre par référence à Platon, sinon la manière de vivre dans l’école ? Mais évidemment pas n’importe quelle manière, une manière que je dirais « connaissante » qui consiste pour les enfants, mais aussi pour les pédagogues, à apprendre à chaque instant et autant que faire se peut pour accéder à la conscience nécessaire permettant de « penser par soi-même » afin d’élaborer une manière de vivre « raisonnable ».

Ce que rappelle Hadot (p.182) en ces termes : « ...mais Socrate lui-même, en proclamant qu’il ne savait rien proposait un modèle de relations dans lequel, comme le disait Kierkegaard, être maître c’est être disciple ». Je sais bien que dire cela est un sacrilège à l’encontre d’un adepte de la transmission pour lequel il y a celui ou celle qui sait et dont tout l’art consiste à « verser dans l’entonnoir » de celui ou celle qui ne sait pas. Et foin alors de Rancière et de son maître ignorant, de Fénelon et de son Télémaque, de Jacotot et de son même Télémaque, foin de toute l’histoire de « l’Éducation nouvelle » dont je soutiens qu’elle tendait à définir la pédagogie comme « une manière de vivre » dans l’école, une manière de vivre en conscience et non en obéissance.

Et c’est précisément cela « la philosophie comme manière de vivre » dans l’école, l’exact inverse de la non-vie obéissante de l’enfant corseté dans sa blouse ou son uniforme (car c’est cela Blanquer ) qui attend du maître-transmetteur qu’il déverse dans son entonnoir ce que l’État, en dernière instance, lui ordonne d’inculquer. Et c’est en construisant quotidiennement dans la classe et dans l’école cette manière de vivre philosophique que l’on apprend tout ce qui est à apprendre, que l’on apprend à philosopher. Ce qui se fait depuis des décennies dans nombre de classes avec ou sans l’imprimatur ministérielle.

Cela tous les enseignants quelque peu cohérents le savent notamment depuis les travaux de Michel Tozzi et de quelques autres (que Michel Onfray connaît bien sûr) et quelles que soient les divergences pédagogiques toujours fructueuses qui ne peuvent manquer de surgir, tous savent que la philosophie n’a cessé de se répandre dans les classes dès le primaire et que nombreux sont celles et ceux, qui n’ont attendu ni Onfray ni Blanquer pour philosopher avec leurs élèves.

Je l’ai dit, j’hésitais entre deux mots : déclin ou décadence ? J’optai pour le premier qui me semblait conserver un soupçon d’espoir mais je ne peux oublier qu’au-delà de l’allégeance à un ministre qui travaille à faire de l’école une entreprise, ce philosophe qui fut sans doute hédoniste et libertaire s’affaissa jusqu'à insulter une adolescente avec la dernière des bassesses, oubliant que Rimbaud écrivit « Le Bateau ivre » à pas 17 ans et La Boétie son « Discours de la servitude volontaire » à pas 18, une adolescente qui, délaissant l’ école et s’asseyant sur le sol pour protester seule contre la folie du monde choisit ainsi une manière de vivre cohérente, c’est-à-dire philosophique. De sorte que le choix entre les deux mots n’est plus de mise mais qu’il convient de leur adjoindre un qualificatif que Onfray lui-même inscrit dans la dernière ligne de la quatrième de couverture de son livre « Décadence » : tragique.

 

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