Hasta luego Pablo ! (?)

Ce qui signifie « au-revoir » dans la langue quotidienne mais aussi et littéralement « à bientôt ». D'où le point d'interrogation hypothétique. Sait-on jamais. Sans compter que par ces mots fut introduite une analyse d'un point de vue libertaire, voici six ans déjà, du phénomène Podemos par un groupe de onze intellectuels collègues universitaires des fondateurs de ce mouvement.

J'avoue que je fus de ceux qui se firent des illusions, comme en témoignent les premiers de la quarantaine de billets consacrés à l'événement dans ce blog quand, en 2014, surgit Podemos lors des élections européennes.

Des amis, des copains, plus prudents et surtout plus lucides, ne manquèrent pas de sourire de cet enthousiasme puéril que mon grand âge, déjà, et des années d'activisme relatif et plus ou moins pédagogico-politique auraient dû tempérer quelque peu. Enthousiasme qui, il est vrai, fut de courte durée.

En effet, un an après la fondation de Podemos je publiais ici même un billet intitulé : Podemos : la chute ? Question à laquelle je répondais par l'affirmative après que se fussent dissipées les vapeurs de la puérile ivresse. Par la même occasion je signalais ce livre, écrit à plusieurs mains, intitulé « Hasta luego Pablo ! et coordonné par Carlos Taibo dont Iglesias crut bon de dire un jour qu'il faisait preuve d'un « narcissisme anarchiste (ácrata) des causes perdues », appréciation qui aujourd'hui prend toute sa saveur.

Je ne peux que recommander la lecture de ces onze textes de très haute tenue comme je ne peux que recommander à celles et ceux qui le peuvent de lire Carlos Taibo pour goûter, au-delà de la pertinence du propos, la saveur du très beau castillan qu'il manie avec une délectation que l'on peut aussi apprécier dans les nombreuses conférences et débats publiés sur youtube.

Pablo Iglesias s'en va donc et, parmi les nombreuses raisons évoquées de ce geste, sans doute faut-il retenir celle qu'il donne lui-même au soir de sa défaite : il ne veut plus être « un chivo expiatorio » un bouc émissaire. Comment ne pas le comprendre, il ne veut plus être la cible, dans tous les sens du terme, non seulement de la droite et des fascistes de Vox mais de toutes celles et ceux pour qui ce qui importe par dessus tout est, comme l'écrit Ignacio Escolar dans elDiario.es, « la libertad de las cañas » c'est-à-dire la liberté d'aller boire des bières en dépit de toute précaution comme le souhaite la « trumpiste » qui vient de vaincre, car c'est cela la liberté pour Ayuso, celle de Trump et de Bolsonaro.

Podemos a donc chuté. Non pas par la faute ou les errements de tel ou tel personnage mais parce que ce mouvement devenu un parti prenait naissance et se référait incessamment à l'épanouissement libertaire du 15mai 2011 sur La Puerta de Sol qui préfigurait par sa spontanéité, son auto-organisation, son horizontalisme, un mode de vie en rupture totale avec le verticalisme autoritaire et pour tout dire de type léniniste des fondateurs de Podemos admirateurs s'il en fût des « comandantes » de cette Amérique latine qui les fascinait comme les fascinait la personnalité des « comandantes ».

De sorte que tenant le discours de « la gente » (du peuple) et de la « casta » dans une relation pédagogique dont ils étaient les maîtres dispensant la vérité au peuple ignorant qu'ils se donnaient pour mission d'instruire, jouant admirablement de tous les ressorts médiatiques de la société spectaculaire, ils intégrèrent « la casta » qu'il cessèrent alors de dénoncer car ils étaient « la casta ».

Dans cette position ils n'ont pas pu, pas su ou pas voulu voir qu'il est de plus en plus avéré que la potentialité d'intégration de la marchandisation spectaculaire et méritocratique atteint à une certaine perfection puisqu'ils étaient eux-mêmes intégrés et pour finir, car en effet Podemos c'est fini, ils se sont heurtés, comble de malheureuse ironie, à la liberté brandie par la droite et le fascisme, cette liberté « de las cañas » et celle de la réussite méritocratique récompensée par la plongée dans une consommation frénétique et spectaculaire.

Ce qui n'est pas particulier à Madrid. Nous ne tarderons pas à voir ici, quand les beaux jours venus il sera autorisé de « profiter » de la « liberté » sans retenue et nous verrons aux prochaines élections que les méfaits de la « tyrannie méritocratique » et marchande ainsi que le verticalisme plus ou moins léniniste ne sont pas l'apanage de Madrid. De cela, méritocratie, marchandisation, spectacularisation, nous reparlerons dans un prochain billet.

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