Quelques préceptes de Marc Aurèle à l'usage du divin président

On ne perd jamais son temps en lisant ou relisant les ouvrages de Pierre Hadot. Ainsi par exemple de « La Citadelle intérieure » (Fayard) qui se présente comme une «Introduction aux pensées de Marc Aurèle ».

 

Là, cet intime connaisseur de l’Antiquité et particulièrement des stoïciens, nous raconte que Marc Aurèle fut adopté par l’empereur Antonin le Pieux, en 138, à l’âge de dix-sept ans et que : la découverte principale que Marc Aurèle a faite alors, c’est encore celle de la simplicité. Il cite alors le célèbre empereur  (on évitera désormais, autant que faire se peut, de commettre le péché d’anachronisme):

« Avoir été soumis à un prince qui devait me libérer de toute morgue et me faire découvrir qu’il est possible de vivre à la cour sans avoir besoin de gardes du corps, ni d’habits extraordinaires, ni des lampadaires et des statues qui y correspondent, ni en général de la pompe de ce genre, mais que l’on peut très bien se restreindre à un genre de vie très proche de celui d’un particulier sans avoir pour cela moins de dignité et de zèle pour se consacrer comme un souverain à ce qui doit être fait pour le bien public (Pensées pour moi-même, 1,17,5) ».

Ne commence-t-on pas à percevoir dès maintenant en quoi la lecture ou relecture et la méditation des « Pensées » pourraient être profitables à ce président qui, se proclamant jupitérien, semble bien préférer jouir du décorum courtisan plutôt que de la simplicité impériale ?

Voici par exemple le portrait d’Antonin tracé par Marc Aurèle, portrait qui n’aura sans doute pas manqué de susciter quelque perplexité chez le divin président jupitérien et philosophe :

« Il ne cherchait pas à humilier, mais il ne craignait ni ne méprisait personne. Et il n’était pas un sophiste. Il menait une vie simple, se contentant de peu pour sa demeure, sa couche, ses vêtements, sa nourriture, sa domesticité ». 

Ou encore cette petite phrase d’Épictète dont Hadot nous dit combien il imprégna la pensée de Marc Aurèle :

« Le point de départ de la philosophie c’est la conscience que nous avons de notre faiblesse et de notre incapacité dans le domaine de ce qui est le plus nécessaire. »

Rien de moins jupitérien qui n’interdit cependant pas la volonté de travailler à un monde meilleur. En effet nous raconte Hadot (attention ici au péché d’anachronisme !), c’est à Claudius Severus que Marc Aurèle doit « d’avoir eu la représentation d’un Etat (politeia) dans lequel les lois sont égales pour tous, administré en se fondant sur l’égalité et la liberté de parole et d’une monarchie qui respecte avant toute chose la liberté des sujets. »

N’est-ce pas dans le mode de vie des gouvernants que se discerne mieux qu’en tout autre domaine la réalité d’un projet politique ou l’absence de tout projet hormis celui de se maintenir au pouvoir et d’en jouir ?

 Ici la simplicité quotidienne d’un Antonin et d’un Marc Aurèle, la conscience de notre faiblesse. Là la gabegie d’un quotidien jupitérien faite de voyages incessants qui ne servent à rien, de réceptions dans des palais et de festins appropriés, l’occupation de demeures et de châteaux pour quelques heures d’un « repos bien mérité » qui mobilisent une domesticité fourmillante et gantée de blanc…

Cette gabegie, on le sait mieux maintenant que jamais, inhérente à un fonctionnement économique fondé sur la concurrence, la compétition et l’absurde (voir sur ce point Paul et Spinoza) notion de mérite, conduit inéluctablement, à travers de monstrueux cataclysmes, à la destruction de l’humanité.

Et l’on sait aujourd’hui plus que jamais qu’il y a urgence à construire une société de la simplicité, de la sobriété, de la tempérance et de la solidarité. De sorte que le comportement jupitérien (sous prétexte de rendre sa dignité à la fonction présidentielle bien sûr), ces vibrionnages et simagrées du divin président en ses palais et en sa cour, constitue plus qu’un contre-exemple de ce que la nécessité et la morale exigent, constitue un attentat contre le simple bon sens, l’exemple parfait du cynisme le plus vulgaire.

La morale justement, qu’en est-il de la morale, de cette morale kantienne qui consiste à ne jamais abandonner dans sa vie personnelle et collective les principes que l’on s’est donné : la justice et le respect de l’autre quel qu’il soit ? Qu’en est-il de cet agir selon l’impératif catégorique de Kant qui, comme nous dit Hadot, avait lu les stoïciens ?

Il est bafoué quotidiennement par ces plus ou moins jupitériens baignant dans un luxe provocateur et nauséeux tout en simulant de s’interroger sur l’opportunité d’accueillir ou non les nouveaux « damnés de la terre ».

J’aime bien, quant à moi, l’une des formulations de l’impératif catégorique, celle-ci :

« Agis de façon telle que tu traites l’humanité, aussi bien dans ta personne que dans toute autre, toujours en même temps comme fin, et jamais simplement comme moyen ». 

Jupitérien à l’envers, non ?

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