M. Peillon veut inculquer, c'est-à-dire : "tasser avec le pied" !

La « morale laïque » de Monsieur Peillon a déjà fait couler beaucoup d'encre. Il est vrai que l'on peut se demander quelle mouche a piqué le ministre pour qu'il s'emberlificote ainsi dans une sémantique dont il ne pourra plus, désormais, se désengluer. Pourtant, s'agissant de sémantique, les commentaires que j'ai pu lire ignorent le terme qui à lui seul fait véritablement scandale.

 

Tasser avec le pied

 

Voici, en effet, que le nouveau ministre de l'Education nationale, comme l'ancien président, veut lui aussi... « inculquer ». Certes il ne veut sans doute pas inculquer les mêmes « valeurs », comme il dit dans son interview au JDD, puisqu'il souhaite inculquer aux élèves des notions de morale universelle fondée sur les idées d'humanité et de raison.

 

Et, ajoute-t-il, la capacité de raisonner, de critiquer, de douter, tout cela doit s'apprendre à l'école. Oui mais comment ? Car contrairement à ce que prétendent un certain nombre de ces « instructeurs » qui abhorrent le terme même de pédagogie, à l'école tout est dans le « comment? » Il convient alors de rappeler au ministre que la capacité de raisonner, de critiquer, de douter, ne s'inculque pas.

 

Car inculquer, (inculcare) comme nous l'apprend Alain Rey dans son Dictionnaire historique de la langue française, signifie originairement « fouler », « faire pénétrer en tassant avec le pied »! De sorte que même si l'on considère le sens figuré du latin qui a prévalu en français, il s'agit, inculquant, de « faire entrer quelque chose dans l'esprit de quelqu'un de façon durable », il s'agit bien de « fouler », de « tasser avec le pied » comme ne le savent que trop ces enfants auxquels on apprend les « bonnes manières » sinon plus à la férule du moins sous la férule d'un maître.

 

Rien donc de plus étranger à la capacité de raisonner,de critiquer, de douter que l'inculcation, rien de plus antinomique. D'autant plus que la présentation de la laïcité faite par le ministre n'est rien moins que confuse, en tout cas essentiellement discutable et donc non « inculcable ». Ne le dit-il pas lui-même dans sa tentative de définir une « laïcité intérieure », c'est-à-dire un rapport à soi qui estun art de l'interrogation et de la liberté ?

 

Confuse également cette référence incessante à Jules Ferry qui, s'il a institué l'école obligatoire (ce qui était une nécessité pour permettre l'industrialisation du pays), n'en demeure pas moins un conservateur proclamant la supériorité des colonisateurs sur les colonisés et qui n'a jamais préconisé une école démocratique mais toujours deux écoles, celle de la bourgeoisie et celle du peuple. Trop vague également la référence aux textes du CNR car sont passées ainsi sous silence des divergences fondamentales qui expliquent, entre autres, la mise de côté du Plan Langevin-Wallon.

 

Penser contre soi-même

 

En revanche je trouve particulièrement intéressant et pertinent ce propos du ministre (à la réserve près de cette biscornue expression de « morale laïque ») qu'il vaut de citer in extenso :

 

Le but de la morale laïque est de permettre à chaque élève de s'émanciper car le point de départ de la laïcité c'est le respect absolu de la liberté des consciences. Pour donner la liberté du choix il faut être capable d'arracher l'élève à tous les déterminismes, familial, ethnique, social, intellectuel, pour après faire un choix.

 

Ici, Monsieur Peillon définit en peu de mots la mission de l'école : « donner la liberté du choix » et la démarche fondamentale : « arracher l'élève à tous les déterminismes », ce que Sartre dit un jour en ces termes : « penser contre soi-même ».

 

Donner la liberté de choix (à chaque enfant, bien sûr ) cela implique nécessairement de passer d'une politique de formation, de production d'une main d'œuvre (de ressources humaines dit le libéralisme euphémique) adaptée aux exigences des entreprises, à une démarche pédagogique se donnant comme objectif de faire prendre conscience à chaque enfant de ses potentialités, de ses dispositions particulières de manière à lui permettre le choix de « ce qu'il lui plaît de faire ».

 

Ce qui, on le conçoit, implique une métamorphose sociale, comme dit Edgard Morin, dont l'école est un des moments et des lieux déterminants. Apprendre, tel est l'impératif dicté par cette métamorphose, apprendre autant qu'il est possible de manière que le choix puisse, en effet, s'effectuer en liberté c'est-à-dire hors d'autant de déterminismes qu'il est possible.

 

Un mode de vie qui donne sens à l'apprendre

 

Mais apprendre comment ? puisque telle est la question pédagogique par excellence. Des mots du ministre le disent : par le raisonnement, la critique, le doute ce qui implique une autre pédagogie, c'est-à-dire un autre mode de vie dans l'école. Un mode de vie qui donne sens à l'impératif apprendre.

 

Ce nouveau mode de vie, ce mode de vie métamorphosé implique à son tour la mise en place de structures et en premier lieu celle du travail collectif des enseignants. Je sais bien les réticences d'un certain nombre professeurs sur cette question . Il n'en demeure pas moins que si l'on veut aller véritablement vers la construction d'une école plus juste la dimension collective de la pratique enseignante est une absolue nécessité.

 

Et cela aussi s'apprend. Non seulement cette dimension collective doit définir un nouveau statut de l'enseignant mais la formation au travail collectif doit être l'une des composantes essentielles du programme des nouvelles écoles supérieures de l'éducation et du professorat.

 

Il est enfin indispensable si l'on veut créer véritablement une école de la raison, de la critique et du doute de mettre fin à l'archaïque structure de la classe d'âge et du professeur seul dans sa classe inculquant ou essayant de le faire sur le mode sempiternel du « je parle, tu écoutes ». Et cela aussi s'apprend et en tout cas devrait s'apprendre dans les nouvelles écoles supérieures en observant par exemple ce qui se pratique au-delà de quelques frontières.

 

Et c'est alors qu'il serait possible de commencer à parler de morale ou plutôt d'éthique si l'on veut bien considérer que la morale est de l'ordre de la loi et l'éthique de l'ordre du comportement. De sorte que dans une école de la raison, de la critique et du doute, bref dans une école active ce ne sont pas les enseignants qui font des cours de morale fût-elle laïque mais le mode de vie institué dans l'école d'un commun accord, parents et enfants compris, ce mode de vie coopératif, qui détermine une éthique c'est-à -dire un mode de vie qui implique un certain nombre de comportements et en exclut d'autres.

 

Car l'école est, doit être, devrait être un lieu de vie si l'on ne veut pas priver d'enfance les enfants, une école, comme disait Ovide Decroly, de la vie, pour la vie, par la vie.

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