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Billet de blog 7 oct. 2020

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Lettre ouverte à un homme d'affaires

Alain-Dominique Perrin, propriétaire du château Lagrézette (Cahors) fut président de la société Cartier de 1975 à 1998. Il est co-président du comité stratégique du groupe Richemont spécialisé dans le luxe et... fervent supporteur du projet « Cité de la mode et du luxe » de Souillac (Lot). Je lui adresse quelques mots :

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Monsieur,

Je suis l'un de ces « débiles », comme vous dites si élégamment, radicalement opposé au projet de « Cité de la mode et du luxe » de Souillac.

Je viens, en effet, de prendre connaissance de l'entretien (ici) que vous avez accordé à « l'envoyée spéciale » de l'association « Souillac espérance », créée sous la houlette de l'ex-président de CAUVALDOR (communauté de communes) récemment démis de ses fonctions par une majorité de 75% des conseillers, et actuel maire de Souillac. Vous avez reconnu votre ami Gilles Liébus.

La mise en scène de cet entretien est particulièrement significative : vous êtes, en votre château, affalé dans un profond fauteuil alors que votre interlocutrice posant à peine une demi fesse au bord d'un canapé se trouve, pour ainsi dire, à vos pieds.

Et vous pérorez : « il faut être débile pour s'opposer à un si magnifique projet » !

Permettez-moi de vous paraphraser : « il faut être cynique pour approuver un aussi aberrant projet » !

Château Lagrézette

Cynique, en effet, mais non pas du cynisme de Diogène de Sinope, le cynisme de ce sage qui dormait dans une grande jarre et ne possédait rien d'autre qu'un manteau en lambeaux, un bâton, une lanterne avec laquelle, se moquant de Platon, il cherchait « l'homme » dans les rues d'Athènes, et une écuelle qu'il délaissa comme un luxe inutile le jour où il vit un enfant boire à la fontaine l'eau recueillie dans ses mains.

Ce n'est évidemment pas à ce cynisme du sage auquel je pensais en vous regardant mais au cynisme vulgaire, le cynisme de celles et ceux qui n'en ont jamais assez de se bâfrer, d'accumuler les richesses, ce qui se fait toujours au détriment de la justice, notion celle-ci à laquelle je reviendrai après avoir repéré quelques « perles » dans votre discours.

Ainsi nous apprenez-vous que les clients du « luxe » ne sont pas tellement les Français mais bien plutôt les Asiatiques et les Moyens-Orientaux. Bigre ! Et pourquoi donc cela ? Parce que, dites-vous, les Chinois sont friands de luxe français ! Friands, n'est-ce pas ? Comme ces enfants, sans doute, qui sont friands de caramels mous ?

Évidemment, comme tous les « porteurs de projets » vous ne pouvez vous priver du petit et misérable chantage à l'emploi. Mais il ne vous vient pas à l'idée que mieux vaudrait créer des emplois dans l'utile, dans le nécessaire plutôt que dans le luxe dont l'essence même est le futile.

Comment ne voyez-vous pas que ventant l'industrie du luxe vous proférez, non seulement une absurdité, mais un propos immoral dans un monde où une multitude de pauvres ne mangent pas à leur faim, où dans notre pays le nombre de pauvres aura atteint les 10 millions de personnes à la fin de l'année (Le Monde du 6 octobre 2020), où, à Souillac même, le taux de pauvreté tourne autour des 20%, pauvreté qui signifie que ces personnes ne parviennent même pas à se nourrir correctement.

Je passe sur le « c'est tellement bête » que vous lancez à celles et ceux qui ne partagent pas votre enthousiasme pour le luxe comme je passe sur ce projet qui voudrait faire de l'abbaye de Souillac « un des plus beaux hôtel de France », c'est-à-dire un lieu à l'usage d'une minorité de nantis, pour en venir à l'idée de justice que vous semblez parfaitement ignorer.

Curieusement et peut-être symboliquement votre vidéo fut enregistrée le 14 mars, le jour même où le pays était confiné suivant l'exemple des Chinois justement , ces grands enfants friands du luxe français, le jour même où chacun prenait conscience de la gravité de la situation sanitaire dans le pays.

Situation, cependant, qui n'est pas catastrophique pour tout le monde car, en effet, « la hausse des inégalités ne connaît pas la crise » (Rapport d'Oxfam international, Le Monde du 11 septembre 2020). Ainsi 32 entreprises dans le monde vont enregistrer une hausse de leurs bénéfices de 92,1 milliards d'euros. Ainsi, les 25 milliardaires les plus riches du monde ont vu leur patrimoine augmenter de 255 milliards de dollars entre la mi-mars et la fin mai (en pleine crise).

Par exemple, Jeff Bezos (Amazon) : la hausse de sa fortune a atteint 204 milliards de dollars ce qui correspondrait à verser une prime de 105000 dollars aux 876000 salariés de l'entreprise dans le monde (dont 10000 en France).

Ainsi Toyota : plus de 200% des bénéfices versés aux actionnaires.

Ainsi BASF : plus de 400%.

Ainsi LVMH, que vous connaissez bien, dont le bénéfice net atteint 7,17 milliards d'euros en 2019 et dont le patron Bernard Arnaud est la deuxième plus grande fortune au monde évaluée à 105,1 milliards de dollars (Le Point, 17 juillet 2019)...

Et pendant ce temps une multitude de femmes et d'hommes triment dans les hôpitaux, dans les rues qu'ils nettoient, sur les chantiers, aux caisses des supermarchés en prenant tous les risques pour nous protéger du virus et pour des salaires de misère.

Et pendant ce temps votre confrère vigneron de luxe comme vous, propriétaire du château Palmer, traite ses vendangeurs comme des esclaves en les faisant travailler dans des conditions inhumaines.

Alors, plutôt que le luxe, la justice exige que soient privilégiés les investissements dans la santé publique, dans les hôpitaux trop longtemps négligés qui croulent sous le poids des malades, dans l'éducation (les enseignants français sont les plus mal rémunérés d'Europe), dans le logement social de manière à combattre la « ghettoïsation », dans la hausse généralisée des salaires de ces personnes qui assument les tâches les plus lourdes pour nous protéger du virus.

Et, s'il vous plaît, ne venez pas nous raconter que ces riches le sont parce qu'ils le méritent car alors je vous renverrais à John Rawls qui démontre dans son livre « Théorie de la justice » universellement célébré que « nul ne mérite son mérite » et à son collègue philosophe et économiste comme lui, Michael J. Sanders qui vous expliquera « Ce que l'argent ne saurait acheter » (Seuil, 2014) ou ce qu'il en est de la méritocratie et de la justice dans son cours à Harvard suivi par plus de 15 000 étudiants.

Enfin, en conclusion, je pourrais vous instruire de ce qu'il en est de l'atteinte portée à la biodiversité par l'industrie de la mode et du luxe, je pourrais vous demander si vous accepteriez que 3000 voitures sillonnent quotidiennement le parc de votre château et que soit construit à votre porte un immense parking « végétalisé », car c'est bien ce que prévoit en toutes lettres votre luxueux projet.

Je me contenterai de vous assurer que ce projet ne verra pas le jour car nous défendrons nos maisons qui ne sont pas des châteaux, certes, mais auxquelles nous tenons comme nous tenons à notre environnement sauvegardé où nous avons choisi de vivre.

Ce projet ne verra pas le jour car, tout simplement, il est économiquement aberrant et humainement irresponsable.

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