Sylvie Kauffmann (Le Monde), Podemos et le FN

Je ne suis pas étonné de la hargne de Madame Kauffmann à l’égard de Podemos (et de Syrisa, bien sûr) mais stupéfait tout de même de son manque de rigueur, d’éthique journalistiques (Le Monde, 8-9 mars).

La gauche décente

L’étonnement ne saurait être de mise puisque, des deux côtés des Pyrénées la gauche décente, celle qui ne porte pas de queue de cheval, a décidé « d'avoir la peau » de Podemos. Soit dit en passant ce n’est pas très délicat, Madame, cette notation physique après avoir usé de l’expression "être propre sur soi" concernant la même personne, Pablo Iglesias. Je vais y revenir.

Cette gauche décente donc, bien peignée, est très  propre sur elle mais quelque peu douteuse en elle, quand ce n’est pas absolument dégoûtante, faut-il donner des noms ? Cette gauche décente si bien supportée par Le Monde de ce côté de la montagne et El País de l’autre, n’a cessé de mener, des deux côtés, une politique conservatrice (conservatrice d’un fonctionnement social inique) et de produire des dirigeants qui, gauchistes ou presque dans leur jeunesse, finissent, repus, siégeant dans des conseils d’administration de sociétés privées ou occupant quelque sinécure fort bien rétribuée.

Mais entrons un petit peu dans le texte de la journaliste du Monde pour voir ce qu’il en est de sa hargne et de son éthique professionnelle. Elle mène sa première charge contre Juan Carlos Monedero et sa fameuse « ode » à Chavez pour se demander s’il ne regrette pas aujourd’hui ce panégyrique que, pour ma part, je n’hésite pas un instant à qualifier de parfaitement stupide, plus encore de ridicule.

L’auteure précisant immédiatement que Monedero est l’un des dirigeants de Podemos, il n’y a pour un lecteur non avisé qu’un pas à franchir pour conclure que Podemos est chaviste, pas que  bien sûr Madame Kauffmann elle-même ne franchira pas.

Proppre sur soi

En revanche elle ne peut douter un instant de l’effet produit par l’observation suivante qui introduit le troisième paragraphe de son texte :

"Or, précisément, lorsqu’on dénonce un système et ses abus, mieux vaut être propre sur soi. Ce qui n’est  apparemment pas le cas des dirigeants de Podemos, si liés y compris financièrement, au régime chaviste…"

On appréciera ici particulièrement la rigueur journalistique de l’auteure en cet usage qu’elle fait de l’adverbe "apparemment" pour porter une accusation particulièrement grave à l’encontre de ces hommes, celle de n’être pas "propres", c’est-à-dire d’être eux aussi corrompus. Sont-ils ou non "propres" ? La gravité de l’accusation ne mériterait-elle pas autre chose que cet "apparemment" pour le moins désinvolte ? Ne mériterait-elle pas une attitude rigoureuse soucieuse de dépasser les apparences ?

La rigueur n’est  manifestement pas la préoccupation première de notre chroniqueuse qui poursuit en reproduisant les affirmations de la presse espagnole sans la moindre vérification et sans citer la moindre source :

“ des versements effectués par Caracas au titre de services de conseil et d’études allant jusqu’à 3,5 millions d’euros versés entre 2004 et 2012 à une fondation politique pour laquelle ils travaillent".

 Je ne sais pas d’où sortent ces 3,5 millions, (madame Kauffmann "apparemment" non plus) mais on notera que cet argent a été versé à une fondation dont les accusés étaient salariés. Car figurez-vous que Monedero et Iglesias, tous deux Docteurs en sciences politiques et universitaires, perçoivent un salaire rétribuant leur travail de conseil comme le font nombre d’enseignants, économistes et politologues, les uns conseillant plutôt à droite, les autres plutôt à gauche. Monedero a même travaillé pour la BCE, c’est dire s’il est compromis avec le libéralisme le moins "chaviste" qui soit.  

Et puis, cela ne pouvait manquer, vient l’histoire de "Fort-Apache", émission créée par Pablo Iglesias sur une chaîne financée entre autres par les Iraniens. Cela ne pouvait manquer  puisque toute la presse conservatrice espagnole, depuis les nostalgiques du franquisme jusqu’à El País ne cesse, à défaut de pouvoir s’opposer à la déferlante populaire de cette "gente", ces personnes qui constituent Podemos, de tenter de détruire les hommes et les femmes qui sont parvenus à mobiliser cette multitude.

Désintéressement

Et, en effet, Pablo Iglesias s’en est longuement expliqué, "Fort-Apache" a été utilisée pour pénétrer les médias, particulièrement les grandes chaînes de télévision selon une stratégie mûrement réfléchie au lendemain du mouvement des indignés de mai 2011, stratégie élaborée à partir de la notion d’hégémonie culturelle théorisée par Antonio Gramsci , qui a consisté, non plus à se tenir à distance des grands médias pour éviter toute récupération spectaculaire,  mais au contraire à y pénétrer de manière à  "exploser" cette hégémonie culturelle.

Cette stratégie a été couronnée du succès que l’on sait : Podemos est aujourd’hui le premier parti dans les intentions de vote et plus aucune chaîne de télévision ne peut l’ignorer, elles se mettraient plutôt à genoux pour avoir quelques minutes Iglesias, Errejón, Monedero ou Teresa Rodriguez.

Madame Kauffmann a donc décidé d’emboîter le pas à cette meute qui, impuissante politiquement n’a d’autre objectif que de détruire des hommes et des femmes en ce qu’ils ont de meilleur : le désintéressement.

A cet égard elle a tort de ne pas rappeler, ne serait-ce qu’au nom d’un minimum de rigueur professionnelle, que l’éthique des élus de Podemos au Parlement européen les a conduits à renoncer aux confortables indemnités (comme se sont engagés à le faire tous les futurs élus) pour ne conserver qu’un salaire moyen (moins de 2000 euros).

 Elle a tort de ne pas souligner que tous les dirigeants de Podemos ont publié leurs déclarations de revenus et de patrimoine et qu’ils ne sont pas riches et de ne pas préciserer que Monedero, soumis aux attaques les plus virulentes n’a pas un instant été inquiété par la justice.

Elle a tort d’omettre que les dirigeants et élus de Podemos ont décidé de ne pas effectuer plus de deux mandats et qu’ils ont introduit dans les statuts du parti cette" révocabilité à chaque instant des responsables" issue de la Convention (voir Furet sur ce point).

Elle a tort, enfin, de mêler avec cette feinte naturalité Chavez, Podemos, Monedero, Iran, Farge, Le Pen, Poutine, Orban, Maduro, Iglesias…

Populisme n’est-ce pas ? Mais comment nomme-t-on alors ce journalisme de la meute tellement bien peigné, tellement décent ?

Pour autant tout est-il idéal dans ce nouveau parti ? Evidemment non. Je crois avoir examiné dans ce blog les dangers qui le guettent. Car il est vrai que certains dirigeants, Iglesias et Monedero en tête ont eu (j’espère qu’ils ne l’ont plus mais rien n’est moins sûr) une très fâcheuse tendance au culte de la personnalité, de certaines personnalités en  particulier latino-américaines.  Il est vrai qu’ils ont mis en lumière, spectaculairement, leur propre personne particulièrement celle de Pablo Iglesias dont le talent oratoire, l’aisance dans les débats, la culture sans ostentation font merveille face aux caméras.

Et il est vrai que c’est dans cette personnalisation que réside le grand danger qui menace Podemos malgré les garde-fous statutaires que je viens de mentionner et que nous pourrons  juger pertinents le jour où l’on n’entendra plus parler de Pablo Iglesias, ĺñigo Errejón, Juan Carlos Modedero, Carolina Bescansa, Luis Alegre, Teresa Rodriguez, Pablo Echenique… comme dirigeants d’un Podemos poursuivant cependant son chemin… sans elles, sans eux.

En attendant il est certain que la meute que vient de rejoindre Madame Kauffmann ne cessera de japper, de mordre aux mollets, de pourchasser le parti de " l’homme à la queue de cheval pas très propre sur lui".

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.