Tomas Ibanez: l'anarchisme en mouvement

Oui, l'anarchisme est en mouvement et il l'est même doublementaffirme Tomás Ibañez en incipit de son nouveau et passionnant livre "Anarchisme en mouvement" (Ed. nada).

 Qu’est-ce à dire ? Car sans vouloir absolument verser dans un "essentialisme" auquel l’auteur tente de faire un sort, encore convient-il de se soucier du sens des mots.

Dire que l’anarchisme est en mouvement, cela n’implique-t-il pas une connaissance assurée et pour ainsi dire universelle de l’objet "anarchisme" ? Mais en est-il véritablement ainsi ? Sans doute pas. Et c’est donc du point de vue de ce scepticisme qui, au fil des ans ne se dément pas, que je voudrais rendre compte de ce livre qui m’importe.

Liberté, cohérence

Nous ne savons donc pas, pour l’instant ce que c’est que cet anarchisme sinon que partant d’une position figée, il s’est mis en mouvement. Mais inutile de maintenir le suspense, nous découvrons au fil des pages qu’il s’agit là, plutôt que d’un corpus théorique scientifiquement élaboré, d’un mouvement extrêmement "anarchique" mais présentant toutefois deux constantes, antihiérarchisme et antiautoritarisme dont la conjonction constitue une revendication sans cesse renouvelée de liberté.

Mais au-delà de ce lieu commun ce qui me semble bien plus significatif et important se trouve dès les premières pages énoncé ainsi : "notre façon d’être ici et maintenant ". Car, en effet, ce qui importe à l’auteur qui a jeté depuis longtemps la Révolution genre "grand soir" aux poubelles de l’histoire, c’est l’anarchisme ici et maintenant, notre façon d’être, comme il dit, en cohérence avec l’Idée (comme dit Badiou) antihiérarchique et antiautoritaire.

Autrement dit encore, ce qui importe c’est la cohérence entre le dit, le pensé, bref le discours, et le  "sujet éthique" dont les actions s’accordent aux principes pour reprendre une formulation aux résonances foucaldiennes chères à l’auteur.

Ce faisant, évoquant ainsi la notion de cohérence, nous faisons l’air de rien un bon de deux millénaires en arrière où nous retrouvons les stoïciens si intensément sollicités par Foucault.

En effet, comme nous le raconte lumineusement Pierre Hadot, "la cohérence avec soi-même est cette valeur éminemment stoïcienne…", car, ajoute-t-il "cette cohérence avec soi est le propre de la raison : tout discours rationnel ne  peut être que cohérent avec lui-même ; vivre selon la raison, c’est se soumettre à cette obligation de cohérence" (Hadot : Qu’est-ce que la philosophie antique ?).

Et  c’est donc ce souci de cohérence qui caractériserait ce que Tomas désigne par la locution "néoanarchisme"… à moins qu’il ne s’agisse de postanarchisme, "ce dépassement de l’anarchisme au nom de l’anarchie" (p. 65).

Après l’exigence de cohérence et pour ne pas quitter abruptement les stoïciens, il convient d’en venir à la question de la liberté et donc de cet "essentialisme" ici énergiquement combattu : "rien n’est écrit de tout temps et pour toujours – et c’est une chance car il se trouve que la possibilité même de la liberté est à ce prix ". (p.14).

Il n'y a pas de nature humaine

Je ne peux que demeurer dubitatif devant ce type de formulation car ce n’est pas sans peine que les stoïciens eux-mêmes tentent de sortir du dilemme qui oppose nécessité et liberté et dont on ne sort certainement pas en raisonnant à rebours affirmant que puisque nous voulons que la liberté soit, la nécessité n’est pas, de telle sorte que la critique de l’essentialisme s’en fait quelque peu "utilitariste".

Si, en outre nous nous faisons un instant spinozien pour, à partir de son monisme substantiel mettre en évidence l’illusion du libre arbitre nous nous convaincrons aisément que la question présente quelque complexité.

Complexité que l’on peut illustrer en examinant, par exemple, l’affirmation suivante : "l’anarchisme n’est pas une réalité préexistante mais une construction relativement récente" puis, "dans la mesure où l’anarchie est une production théorico-pratique issue du mouvement anarchiste, elle n’est pas définie une fois pour toutes". (p.18).

Comment, en effet, ne pas se demander, si l’anarchie est issue du mouvement anarchiste, d’où donc est issu le mouvement qui se proclame anarchiste ? Autrement dit, l’Idée (encore Badiou) précède-t-elle le mouvement ou le mouvement produit-il l’idée ? Dire alors que les deux concepts, anarchie et anarchisme sont indissolublement liés ne résout évidemment rien car on ne voit pas davantage comment prend naissance cette dialectique.

Dernier exemple, mais on pourrait les multiplier : « Il n’y a pas de nature humaine, affirme Tomás, car s’il y en avait une nous ne serions pas libres ". Et nous voulons être libres, tous les hommes ne veulent-ils pas être libres ? (ou seulement les hommes qui ont le privilège de pouvoir se poser la question ?). Mais alors s’il en est ainsi, n’y a-t-il pas là quelque chose de l’ordre d’une nature humaine ?

De la même manière que l’on ne sort pas aisément  de la question de l’essentialisme, on ne sort pas de celle du relativisme cher aussi à l’auteur. On n’en sort pas car le cheminement pour en sortir nous contraint à recourir au concept de "volonté" lequel s’enlise dans l’aporie du deuxième trope d’Agrippa, celui de la régression à l’infini dont se délecte particulièrement Spinoza pour affirmer l’illusion du libre arbitre.

Ainsi, par exemple, Tomás se trouve-t-il dans le cas de solliciter la volonté pour fustiger un "impératif moral absolu", car, dit-il, la décision (en l’occurrence celle de lutter contre les injustices et les privilèges) ne relève que de la volonté particulière du sujet. Et là encore on ne peut que se demander d’où peut bien sortir cette volonté particulière sinon d’une volonté antérieure (dont, du reste, on ne sait rien) et nous voici plongés, cul par-dessus tête, dans le fameux trope.

Sans compter, en outre, qu’il conviendrait d’approfondir la question  de la volonté dont malgré les progrès des sciences cognitives nous ne savons pas grand-chose me semble-t-il.

La liberté comme postulat

Qu’en est-il alors  de la liberté, cette fameuse liberté dont on ne sait trop rien ? Ne faut-il pas avec Kant considérer la liberté comme un des postulats de la raison pratique ? Et qu’en est-il alors de la morale, car comment y aurait-il une morale sans liberté ? Mais qu’est-ce que la morale, une loi kantienne venue d’ailleurs, une  "passion" ou cette "volonté de faire le bien [qui] est la citadelle intérieure inexpugnable que chacun peut édifier en lui-même" ? (Hadot)

Et si, enfin, cette liberté-postulat nécessaire à l’impératif moral n’était qu’une illusion en effet ? Si comme disent les enfants pour pouvoir commencer à jouer, "on dirait que nous sommes libres" ? A moins que, revenant aux stoïciens, nous puissions dire avec eux : "Notre liberté s’exerce seulement sur ce qui dépend de nous" et rejoindre par là l’auteur affirmant le présent comme seul lieu d’exercice de la volonté de changer le monde ici et maintenant, rejetant alors toute fuite dans un futur qui n’est encore rien et un passé qui n’est déjà plus rien, retrouvant ainsi la pensée antique qui invite à vivre le présent dépouillé de l’illusion eschatologique et de la nostalgie pétrifiante.

Il serait possible de continuer à examiner les analyses contenues dans ces pages et qui en font leur richesse. Il faut pourtant conclure et je le ferai volontiers en m’étonnant d’abord que ne soit pas évoquée ici la question de l’écologie qui pourrait bien être pourtant celle qui contraindra, par pure nécessité d’auto-salvation (et non par l’hypothétique irruption d’un "sujet éthique") à construire ici et maintenant un mode de vie fondé sur la sobriété et le partage.

Enfin, après avoir noté tout l’intérêt des trois addenda qui clôturent l’ouvrage, je terminerai par un commentaire de la dernière phrase du livre : "En effet il ne fait aucun doute que décider "comment nous voulons être" importe bien plus que de se demander "ce que nous pouvons connaître".

Je suis en effet de ceux pour qui rien "ne fait aucun doute", de ceux qui n’hésitent pas à suspendre le jugement et à dire "je ne sais pas", car c’est ce "je ne sais pas" qui loin de me réduire à l’impuissance, me confère la possibilité d’agir pour mieux apprendre, mieux connaître et ce faisant, peut-être, mieux agir.

Mais agir non pas en vertu d’une rationalité qui conduit au totalitarisme mais par une intime conviction forgée d’autant de connaissance qu’il se peut, intime conviction que l’on fait ce qui est à faire, que l’on vit ce qui est à vivre et qui s’éprouve en soi, quelque part, on ne sait où.

C’est enfin cette suspension du jugement qui après nous avoir délivré de la mythologie du "grand soir" et de je ne sais quel millénarisme, nous ramène (avec Tomás) à la métamorphose du présent. C’est cette suspension du jugement qui manifeste l’avidité de connaissance(s) et nous délivre ainsi de tous les absolutismes, relativismes et anarchismes qui sont autant d’enfermements.

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