Le patriotisme de Pablo Iglesias

Podemos était à Paris ce week-end. Podemos, c’est-à-dire Pablo Iglesias, Juan Carlos Monedero,  Tania González (députée européenne) et quelques autres, invités par le « círculo» de Paris pour  travailler la question de l’émigration des jeunes espagnol(e)s et mobiliser ceux-ci en vue des élections générales de décembre prochain.

En attendant les stars

Samedi 18h, réunion publique sur le thème des droits de l’homme : l’amphithéâtre des Cordeliers, rue de l’Ecole de médecine, déborde déjà. A la tribune, Evelyn Mesquida auteure du livre « La Nueve » qui retrace l’histoire de ces républicains espagnols de la 2e DB qui, les premiers, parvinrent à l’Hôtel de ville le 24 août 1944.

Louis Joinet qui fut conseiller juridique de François Mitterrand et qui, fort de son expérience, ne ménage pas ses conseils aux petits jeunes.

Ana Messuti, avocate argentine, elle-même exilée et qui mène le combat contre l’impunité des tortionnaires.

 Tania González et J. C. Monedero (fondateur de Podemos avec Iglesias).

Les interventions se succèdent, mornes et ennuyeuses jusqu’à l’apparition de Monedero qui, comme toutes les stars, arrive avec une heure de retard. Ovation cependant. Et il est vrai qu’en orateur talentueux, alternant anecdotes et virulentes attaques contre « la caste » (expression que, significativement d’ailleurs, l’on n’entend plus guère) allant jusqu’à imiter la voix fluette et tremblotante du vieux Franco, applaudissements… Il détend l’atmosphère en attendant l’arrivée de la star des stars, son copain Pablo bien sûr.

Mais il se fait tard et les estomacs crient famine de sorte que comme bien d’autres je n’attendrai pas l’homme à la « coleta » (queue de cheval) sachant que je pourrai écouter son intervention ici.

Outre l’affirmation depuis longtemps réitérée de la volonté de parvenir au  pouvoir et l’appel à un mouvement européen, je retiendrai qu’il est peut-être un peu osé de présenter Robespierre et Marat comme des parangons de démocrates, à moins que ce ne soit significatif et, alors, particulièrement inquiétant.

Quel patriotisme?

Comme il est inquiétant d’entendre ici et dans tous ses discours de campagne, des expressions telles que « me enorgullece como español » (je suis fier en tant qu’espagnol… que les premiers parvenus à l’Hôtel de Ville soient des Espagnols) ou encore comme des leimotive, « nuestra patria », « mi país »…

Car il n’y a pas de quoi être fier, il n’est pour rien dans le fait d’être espagnol, comme je ne suis pour rien dans le fait d’être ceci plutôt que cela, il n’y a là aucun acte de volonté, aucune libre décision dans l’affirmation de ce fait car notre nationalité comme la couleur de notre peau nous tombent dessus sans nous demander notre avis.

Il n’y a pas de quoi être fier par ailleurs de reprendre ce thème du  patriotisme quand dans le même discours on dit redouter l’arrivée au pouvoir, en France, de celles et ceux qui depuis toujours portent la patrie en sautoir et font du patriotisme l’instrument privilégié de leur volonté d’exclusion et de domination.

Je sais bien que le même mot, « patrie » peut désigner deux réalités différentes ; j’ai bien entendu Iglesias expliquer que son patriotisme à lui ce ne sont pas les drapeaux et autres symboles, que sa patrie à lui c’est celle révolutionnaire de 1792, ce sont les gens, «la gente», toutes celles et tous ceux qui souffrent sous la domination de la caste.

Il n’en demeure pas moins que la nécessité de « ratisser large » aux prochaines élections ne devrait pas conduire à proclamer des inepties qui au fond ne manifestent que du mépris à l’égard de celles et ceux à qui elles s’adressent, de cette multitude incapable a priori de raison mais prompte à se mouvoir sous la l’aiguillon des passions les plus douteuses.

A l’occasion d’une question Iglesias doit aborder l’épineux problème de la position de l’armée dont le moins que l’on puisse dire est qu’elle n’a pas fait preuve depuis 1936 d’un esprit absolument démocratique.

Je ne suis pas sûr que citer son ami Mélenchon sur ce sujet soit particulièrement approprié, ne soit pas en réalité une marque de faiblesse sur une question  pourtant majeure. Je ne crois pas qu’il suffise, en effet, de dire que les militaires sont des citoyens en uniforme et que de ce fait il leur sera reconnue la liberté de parole, d’association, de syndicalisation pour que la question soit épuisée.

Les maires rebelles

Enfin, répondant à une autre question, Iglesias confesse combien il est  « orgulloso » (encore) de l’initiative prise par Ada Collau (maire de Barcelone) de mettre en place un réseau des villes-refuges à l’intention de tous ces migrants, comme on dit aujourd’hui, ceci bien avant que le gouvernement de Rajoy ne décide quoi que ce soit.

Et, précisément au même instant se réunissaient à Barcelone ceux que la presse commence à nommer les maires « rebeldes » (rebelles) afin de tenter de coordonner leurs efforts dans la mise en œuvre de politiques se donnant comme objectif une plus grande justice sociale.

Il y avait là Martiño Noriega (Santiago de Compostela), Pedro Santisteve (Zaragoza), Xuliop Ferreiro (A Coruña), Joseba Asiron (Pamplona), José María González « Kichi » ( Cádiz), María Dolors Sabaté (Badalona) et, bien sûr Manuela Carmena et Ada Colau.

Dans son discours de clôture, cette dernière rend un hommage appuyé à une femme, Federica Montseny, mlilitante anarchiste de la CNT qui fut, raconte Ada Colau, ministre dans le gouvernement de Largo Caballero (novembre 1936 – mai 1937), première femme ministre en Europe et qui élabora, avec le Docteur Félix Martí Ibáñez le premier projet de loi sur la légalisation de l’avortement. Merci Federica, lance-t-elle avant d’assurer que cette femme sera présente dans son bureau de la mairie de Barcelone (à la place sans doute du portrait du roi qui a déjà été déménagé).

 Nous voici donc, une fois encore, comme je l’ai noté dans mes précédentes chroniques, en présence d’une illustration vivante de cette tension qui ne cesse de travailler le mouvement issu de la geste des indignés de la Puerta del Sol : à Paris, en cette fin de semaine, le patriote verticaliste Pablo, à Barcelone la libertaire Ada en compagnie d’ailleurs de Kitchi qui lui aussi, on s’en souvient, rendit hommage en sa ville, Cádiz, au mythique anarchiste Fermín  Salvochea.

Historique tension qui fut celle que tentèrent de réduire dans les années 1960 des gens comme Daniel Guérin et Cornélius Castoriadis autour des revues « Socialisme ou barbarie » et « Noir et rouge » entre marxisme et anarchisme. Eternelle tension me semble-t-il entre efficacité et respect des principes qui se trouve toujours au cœur de toute tentative de métamorphose sociale.

Dernière minute : Ce matin sur France inter Iglesias a accusé Hollande de ne pas s’être conduit en patriote ni en bon Français. Sous réserve d’une traduction correcte, l’espagnol étant pratiquement inaudible, nous voici bien loin du patriotisme révolutionnaire de 92 et bien près d’un nationalisme de bistrot  dont se nourrit le social-fascisme ambiant.

İ Cuidado (attention) Pablo, cuidado !

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.