A propos du roman "Pas pleurer" de Lydie Salvayre, prix Goncourt

Miguel Pecina, fin connaisseur de la Guerre d'Espagne et de la littérature en général, vient de me faire parvenir ce texte qui, j'en suis sûr, ne laissera pas indifférents les lecteurs(trices) de ce blog. Le voici:

 

Le roman de Lydie Salvayre a obtenu le prix Goncourt et récolté de bonnes critiques. Parmi les membres du jury Bernard Pivot fut le seul à manifester une certaine réticence car, non hispanisant, il ne put savourer la beauté de la prose de l’écrivaine. N’étant qu’un simple lecteur espagnol, et peut-être à cause de cela, j’ai éprouvé beaucoup moins d’enthousiasme que Pierre Assouline et ses confrères, consœurs et consorts. Voici quelques petits trucs, d’ordre historique ou langagier, qui m’ont agacé :

Page 13,  je la réceptionne… comme une patada al culo, ma chérie, una patada al culo. La mère dit parfois n’importe quoi dans son « fragnol », mais il est fort improbable qu’elle ait oublié una patada en el culo.

P. 18, voix ou récit de la fille (Lydie Salvayre) : …doña Pura… lit dans l’exaltation l’éditorial qui está la une de son journal « Acción Española » … La une en question en juillet 36, au début de la guerre, est invraisemblable car cela faisait des mois que l’hebdomadaire « Acción Española » -celui de Calvo Sotelo et Maeztu- avait cessé de paraître. À la trappe donc le journal des nationaux. Le journal des insurgés était « ABC » de Séville ; « ABC » de Madrid devint républicain à partir du 19 juillet. Trop compliqué, certes ; dans une fiction il faut faire court, pas besoin de se perdre dans les détails.

p. 32,  voix de la fille : …en montant et descendant la Gran Calle. La soi-disant Gran Calle d’habitude a pour nom Calle Mayor, en Aragon et ailleurs.

p. 52, voix de la fille : Ils ont tous deux grandi dans un endroit écarté du monde, parcouru seulement par des ânes mélancoliques et les deux automobiles que compte le village : la camionnette déglinguée du père de Juan qui va vendre les légumes à la ville et la Hispano-Suiza de don Jaime ; un trou perdu où ni la télévision, ni le tracteur, ni la motocyclette n’ont encore fait leur apparition…La télévision en 36 ? Pas plus en France (où il faudra attendre l’occupation allemande pour les premiers essais à Paris) qu’en Espagne (seulement à la fin des années 50). Passons ; à dire vrai les anachronismes ont parfois leur charme.

p.99,  voix de la fille : …la chemise bleue des phalangistes ou le bonnet rouge des carlistes. Bernanos n’aurait pas confondu « gorros » et « boinas »,  bonnets et bérets.

p.108, voix de la fille (Lydie Salvayre éclaire le contexte historique) :…à droite le banquier Juan March … jeté en prison par la Monarchie. Encore un lapsus car ce fut la República qui l’emprisonna.

p.137-138, Lydie Salvayre poursuit sa leçon d’histoire : Car à la différence des républicains qui posent pour la postérité dans les églises qu’ils ont détruites, ou devant le cadavre des religieuses qu’ils ont assassinées (photographies qui vont faire le tour du monde), la propagande franquiste veille à ce que ne transpire aucune image témoignant des exactions perpétrées par el terror azul… Bien sûr, les services de propagande franquiste faisaient attention à ne pas divulguer des images de leurs exactions et, lorsque la presse étrangère devenait un peu trop curieuse, les croisés du Christ Roi niaient les avoir commises ou emprisonnaient carrément les journalistes fouineurs (par exemple, Koestler arrêté lors de la prise de Málaga). Dans la phrase soulignée Lydie Salvayre fait sans doute allusion à un célèbre documentaire de la CNT tourné à Barcelone pendant les premiers jours de la révolution où on voit des églises, des couvents incendiés et des cercueils grand ouverts montrant des momies de religieuses. La voix off précise que les infortunées nonnes et nonnettes étaient des victimes de l’obscurantisme enfermées contre leur volonté. Des extraits de ce documentaire furent détournés et, en effet,vont faire le tour du monde exhibés dans les actualités (ou comme photogrammes dans les journaux) pour illustrer la barbarie rouge. Mais à ce jour, sauf erreur de ma part, aucune photographie montrant des anarchistes devant le cadavre des religieuses qu’ils ont assassinées n’a été rendue publique. Faute de les avoir, je paierais cher pour les voir. Je sais, je sais… l’hyperbole est une figure de style. Notre romancière prix Goncourt a parfaitement le droit de s’en servir.

Avouons-le,  par moments je me suis laissé aller au plaisir de la lecture. Tout n’est pas mauvais dans le roman : Montse -la mère- est un personnage attachant, la diatribe anticléricale de la fille -la rouquine Lydie « pieldeldiablo »- c’est du loukoum (du pur « pestiño » pour ceux qui préféreraient un équivalent pâtissier espingouin), et Bernanos est bel et bien Bernanos. Malgré ces bons points le livre donne l’impression d’avoir été bâclé. Dommage aussi  que l’éditeur et/ou les correcteurs ne soient pas davantage intervenus. Un bon inquisiteur espagnol aurait pu faire l’affaire.

                                                                                                                                                                              Miguel Peciña Anitua

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