Macron et l'Entreprise éducation

Comme d’habitude, c’est-à-dire comme lors des précédentes élections présidentielles, les candidats font de l’Education la priorité des priorités. Et comme d’habitude leurs programmes sont d’une particulière indigence en la matière.

 

Evacuons sans plus attendre les rodomontades de la droite et de l’extrême droite qui ne trouvent rien de mieux que de « réserver » la moitié ou les trois quarts du temps de classe à l’apprentissage de la lecture-écriture-calcul.

Ils ne savent pas, ces adeptes de l’argument d’autorité (c’est ainsi parce que ce n’est pas autrement !), que ce n’est pas en multipliant les « pages de lecture » que l’on apprend bien mais que le maniement de ces outils (car ce sont des outils et non des « matières » !) s’apprend en les maniant dans le cadre d’une pédagogie cohérente c’est-à-dire sensée et que tout enseignant, quelle que soit sa spécialité, est ou devrait être professeur de langue. On ne peut que leur conseiller de jeter un coup d’œil au  site du Cnesco (Conseil national d’évaluation du système scolaire) qui vient de tenir justement ces jours-ci une conférence sur tous ces sujets.

Quant aux propositions des candidats de gauche elles ne brillent ni par leur consistance ni par leur originalité : davantage de professeurs, moins d’élèves et « soutien », bien sûr, comme les autres, mais tout de même une allusion aux « pédagogies alternatives » qu’il conviendrait de stimuler.

A titre de comparaison on  leur conseillerait volontiers d’aller jeter un coup d’œil aux propositions d’Alain Savary  en 1981-82 et, pour ce qui est du collège, au rapport Legrand (Pour un collège démocratique) qui souleva tant d’espoirs chez les pédagogues et tant de haine (le mot n’est pas trop fort) chez les « instructeurs ».

Mais revenons au présent et voyons l’un des programmes, pour l’instant le plus prolixe, si l’on peut dire, celui d’E. Macron, sans doute aussi l’un des plus révélateurs quant à la démarche idéologique qui le sous-tend. Raison  pour laquelle il convient de l’observer avec quelque attention. Lisons donc :

Seule l’éducation pourra garantir la cohésion sociale et la prospérité de la France, offrir à chacun la possibilité de se réaliser grâce à une école plus juste et plus soucieuse de l’accompagnement comme de l’orientation… Notre objectif […] c’est donc avant tout la réussite et l’épanouissement de chaque élève.

Difficile de faire mieux en termes d’accumulation de poncifs en si peu de mots. Supposons qu’un « malin génie » ajoute subrepticement quelques substantifs au début de la phrase, ainsi par exemple : seuls l’éducation, l’égalité et le partage pourront garantir la cohésion sociale… Ne voilà-t-il pas un énoncé qui prendrait décidément sens ? Poursuivons mais arrêtons-nous aussitôt à l’expression « offrir à chacun la possibilité de se réaliser » pour nous interroger : qu’est-ce que cela « se réaliser » ?

Serait-ce par hasard quelque chose comme le pindarique, nietzschéen et passe-partout « Deviens ce que tu es ! » ? Ou bien serait-ce que « se réaliser » implique un « talent » tapi en chacun de nous que l’école aurait pour mission de nous aider à faire advenir pour accéder à la réussite et à l’épanouissement?

Mais alors soyons simplistes : si l’école parvenait par je ne sais quel miracle à permettre à chaque enfant de « se réaliser », de « réussir » et de « s’épanouir », qui aurait en charge d’assumer les tâches serviles, ces tâches harassantes, accablantes, répugnantes que la nécessité pourtant impose ?

A moins que l’on ne considère que certains enfants, nombreux tout de même, peuplant zones et écoles « prioritaires » ne disposent pas, on ne sait pourquoi, des capacités, des talents, de l’intelligence ou de tout ce que l’on voudra qui leur permettraient de « se réaliser » autrement que dans l’exécution des tâches serviles.

N’est-il pas alors parfaitement malhonnête de la part de nos candidats de prétendre bâtir une école de la réussite pour tous et pour chacun ? Car alors comment auraient-ils le loisir, ces candidats, d’arpenter les tribunes sans avoir recours à une domesticité occupée nuit et jour à les décharger du prosaïque ? A moins que l’on ne considère qu’une personne peut tout à fait se réaliser et s’épanouir en tant que domestique, dans l’exécution de tâches serviles.

Passons sur ces sottises formulées par tous les candidats depuis 40 ans concernant la réduction des effectifs et toutes les sortes d’aides, études dirigées (ou non), soutiens et autres « remises à niveau » qui ont été expérimentées, pratiquées, analysées au cours des dernières décennies et dont les évaluations ont montré l’inanité.

Tous les enseignants savent bien qu’un effectif réduit permet d’avoir un peu de calme en classe (pas toujours) mais que, à s’en tenir là et sauf exceptions, les progrès ne sont pas au rendez-vous.

L’inefficacité des « aides » et « soutiens » de toute sorte qui ont été largement pratiqués depuis la création des ZEP ne fait plus de doute. Tout simplement parce que ces mesures s’adressent à des enfants qui n’en peuvent plus de supporter toute la journée un « discours éducatif » totalement étranger à leurs intérêts et à leurs préoccupations et que ces aides dispensées selon les mêmes méthodes que celles qui ont échoué en classe sont absolument contre-productives.

Comment ne voit-on pas enfin que ces démarches de « soutien » sont le désaveu le plus cinglant des méthodes (ou absence de méthodes) pratiquées en classe et sont de toute évidence un constat d’échec des pratiques traditionnelles ?

Bien entendu les candidats sont favorables à une « revalorisation » des traitements, comme d’habitude, et comme d’habitude prêts à développer la formation continue des enseignants ce qui fut fait dans les années 1980-90 avec la création des MAFPEN (Missions académiques à la formation des personnels de l’éducation) avec les résultats que l’on connaît puisque rien n’a changé depuis lors.

Revenons pour terminer au programme d’E. Macron et particulièrement à la question de l’autonomie des établissements :

« Les chefs d’établissement et leurs équipes pédagogiques auront davantage de liberté dans l’élaboration de leur projet pédagogique en contrepartie d’une responsabilisation accrue et d’une évaluation plus régulière ».

Mais aussi :

Nous introduirons au début de chaque année des bilans personnalisés de la classe de grande section à la troisième afin que les enseignants disposent d’une base fiable et utile pour mesurer les progrès de chaque élève et qu’ils choisissent les meilleurs outils pour un enseignement adapté aux besoins de chacun.

Et :

…Il faut un pilotage plus moderne avec un vrai travail d’évaluation de ce qui fonctionne ou pas (interview à la Voix du Nord).

Tout y est : un chef d’établissement puissant (qui pourra recruter les enseignants), la responsabilisation (on sait ce que cela signifie), l’évaluation, le « pilotage » et les bilans personnalisés. Question : qui effectuera ces bilans ? Le chef bien sûr. Sur quels critères ? Parions sur celui de la docilité.

Comment ne pas le voir ?, il s’agit tout simplement de transformer l’école en entreprise, vieux et permanent objectif du libéralisme triomphant (on peut voir sur cette question « L’école n’est pas une entreprise » de Christian Laval, La Découverte, 2004). Mais que produit une telle entreprise ? Des ressources humaines bien sûr selon cette terminologie qui réifie des êtres humains en ressources.

 

Qu’en est-il alors de la « réalisation », de la « réussite », de « l’épanouissement » de chacun(e) ? 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.