Intelligence artificielle : inculquer ou épanouir?

J’ai adressé le texte ci-dessous à Laurent Alexandre, Chirurgien urologue, président de DNAVison,  chroniqueur au Monde science et médecine, en commentaire de son article du mercredi 8 avril intitulé « l’école face à l’intelligence artificielle ».

 

 

Monsieur,

 Je lis vos chroniques du Monde avec plaisir et grand intérêt. Cependant c’est avec une certaine perplexité que je prends connaissance de la dernière. Pédagogue moi-même (je tiens beaucoup à ce mot), accompagnateur d’enfants donc, ayant exercé volontairement pendant 35 ans en ZEP, je suis bien d’accord avec votre constat sur l’état de l’école mais je m’étonne que vous puissiez qualifier Davidenkoff et Ferry de « grands pédagogues ».

Le premier en effet est un journaliste, grand spécialiste de l’éducation, mais cela n’en fait pas un pédagogue. Le deuxième,  piètre ministre s’il en fut, est un brillant commentateur de Kant et de la « vie bonne » mais certainement pas un « accompagnateur d’enfants ».

 Quant à François Taddei, nul ne saurait contester sa compétence en matière « d’apprendre » ni sa qualité d’accompagnateur (d’étudiants plutôt que d’enfants) moins encore son approche socratique, maïeutique de cet « apprendre ».

Ce n’est pourtant pas cela qui motive ces quelques lignes mais plutôt ceci : « que faudrait-il inculquer aux enfants pour qu’ils soient épanouis dans ce monde nouveau ? », écrivez-vous. Ne trouvez-vous pas qu’il y a là, dans votre phrase, quelque chose qui relève de l’oxymoron  pour employer  ce mot à la mode depuis quelques années ?

Qu’est-ce en effet qu’inculquer (inculcare) ? C’est, nous dit Alain Rey dans son inestimable dictionnaire historique, enfoncer  en tassant avec le pied et plus précisément avec le talon. Comment alors l’inculcation pourrait-elle produire le moindre soupçon d’épanouissement ?

En revanche, François Taddei utilise parfois, après Foucault, l’expression « désapprendre »… pour mieux apprendre et  voici qui présente un grand intérêt pédagogique, car désapprendre  c’est, comme disait Sartre cette fois, « penser contre soi-même », c’est-à-dire « se soulever contre tout ce que l’on a d’inculqué en soi ». Désapprendre insiste Foucault, « est une des tâches importantes de la culture de soi » (« l’herméneutique du sujet », cours au Collège de France, 1981-1982).

De sorte que « désapprendre » c’est s’émanciper  de tous les déterminismes, autant que faire se peut, de toutes les inculcations, de toutes les impositions, sociales, familiales… technologiques. Car voici bien longtemps déjà que l’on se défie de la technique, de la technologie, comme le rappelle l’érudit historien de l’éducation dans l’Antiquité, H.I. Marrou en ces termes : « il y a un terrible impérialisme au sein de toute technique : en vertu de sa logique propre elle tend à se développer selon sa ligne en elle-même et  pour elle-même et  finit par asservir l’homme qui l’exerce ». Ceci dans les années 1950.

Mais, déjà, un siècle plus tôt, H.D. Thoreau nous avertissait : «mais voici les hommes devenus les  outils de leurs outils », de sorte que, en effet, comme vous le dites : « Il faudra, d’abord, réhabiliter les humanités et la culture générale, puisque vouloir concurrencer les machines sur les matières techniques sera bientôt dérisoire ».

Ne vous semble-t-il pas pourtant qu’il faudra un jour, avant qu’il ne soit trop tard, faire preuve d’intelligence (capacité de comprendre et de faire front) et songer à… arrêter les machines ?

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