La Bussière: une école privée... de classe

Méfions-nous des projets dits pédagogiques qui associent Maria Montessori, Célestin Freinet, Gilbert Bécaud et qui couvrent le corps des enfants d'une blouse ou d'un uniforme comme c'est le cas dans ce petit village de la Vienne : La Bussière

 

 "Le Monde" vient de  publier un article pour ainsi dire dithyrambique sous le titre: "A La Bussière, un village derrière sa nouvelle école privée hors contrat" (que l'on peut lire ici). Mais il se trouve qu'il est dans ce village des habitants qui sont loin de partager ce bel enthousiasme. Françoise Graziani, par exemple, qui adresse une lettre au quotidien qu'elle m'autorise à publier ci-dessous:

 

 

Madame, Monsieur,

 Abonnée au Monde depuis quarante ans, et ayant travaillé pour ce journal pendant six ans comme correctrice, je suis scandalisée par l’article qui a été consacré à la nouvelle école de La Bussière – où je réside – dans le numéro du quotidien daté du 6 septembre, page 8. Il contient en effet tant des erreurs factuelles dans les informations données par ses auteures que des défauts d’appréciation concernant cette école.

Le titre de l’article pose déjà problème : « Quand un village décide d’ouvrir son école privée » ? Ce n’est pas le village qui a décidé d’ouvrir une école, privée ou non ; ce sont trois habitantes de La Bussière qui ont choisi de ne pas mettre leurs enfants dans un des établissements scolaires publics voisins ou de les en retirer (et sans se préoccuper de « fragiliser » ceux-ci). Ç’aurait pu être par exemple à l’école de Nalliers, qui se trouve à cinq kilomètres du bourg de La Bussière : c’est le regroupement scolaire officiel pour notre commune, qui y envoie actuellement la majorité de ses enfants. En revanche, la nouvelle école Gilbert-Bécaud ne sera pas pour tous les enfants du village, étant donné les tarifs qui s’y pratiquent et les revenus de la population locale en général.

Le sous-titre de l’article est également critiquable : « Depuis la rentrée, La Bussière (Vienne) n’est plus un désert scolaire, comme tant de campagnes ». Peut-on dire que l’absence d’école dans un village (et non une « campagne ») en fait un désert scolaire alors qu'il y a des écoles dans les villages situés à proximité – outre Nalliers, on peut citer La Puye ou Saint-Pierre-de-Maillé, qui sont également à cinq kilomètres de La Bussière ?

Quant aux premiers mots de l’article : « Huit petites blouses alignées sur des cintres (…) vingt-huit ans que La Bussière (Vienne) n’avait pas vu ça »… il n’y avait pas de blouses dans les écoles, il y a vingt-huit ans, et il n’y en a toujours pas dans les écoles publiques. En revanche, dans cette fameuse nouvelle école, il y a blouses et uniformes !

Toujours de manière exagérée et erronée, il est dit plus loin que, depuis la fermeture de l’école à La Bussière, « ses enfants faisaient chaque jour des dizaines de kilomètres pour aller en classe ». Non seulement cette évaluation des distances est fausse, mais un ramassage scolaire est assuré matin et soir pour amener les enfants de La Bussière à l’école de Nalliers.

« Chaque année, grâce au tourisme, La Bussière revit aux beaux jours » ? On ne peut en fait guère voir des touristes qu’au lieu-dit La Bertholière, espace de baignade aménagé au bord de la Gartempe, à côté d’un VVF situé à un kilomètre et demi du bourg de La Bussière.

Pour l’inauguration de l’école, « habitants, voisins des alentours (sic !), anciens élèves (resic !) » étaient là, et ce serait « tout le village qui a retroussé ses manches » pour ouvrir l’école ? Les Bussiérois-e-s qui sont venus à l’inauguration ou qui, pour certains, ont donné un peu d’argent après l’ouverture de cette école l’ont fait non pas tant pour soutenir un projet scolaire spécifique que pour voir de nouveau une école dans leur village.

Les meubles et les blouses confectionnés ne l’ont par ailleurs sûrement pas été gratuitement. Et les « couturières » qui ont réalisé ces blouses sont peut-être bien de vraies couturières, sans guillemets, ou du moins elles l’ont été jusqu’à leur licenciement de l’usine Aubade, installée à Saint-Savin (à 12 kilomètres de La Bussière). Cette usine employait en effet il y a une vingtaine d’années encore, avant la délocalisation de sa production en Tunisie, près de 300 femmes du canton.

A propos des « jeux en bois de kermesse », il faudrait voir de plus près le projet pédagogique de l’école Gilbert-Bécaud, car le mélange des « pédagogies alternatives Montessori et Freinet » donne souvent d’étranges résultats. Quant à l’association baptisée « Villa scholae », termes traduits dans l’article par « l’école au cœur du village », ses responsables devraient réviser leurs connaissances en latin ou se cantonner au français, de toute façon plus compréhensible pour le commun des mortels, si elles veulent vraiment parler d’un village ! Elles s’y connaissent sans doute mieux en « association de gestion professionnelle » réunissant des « compétences », dont celles de « RH » et « communication », et recherchant le « mécénat de plusieurs entreprises ».

« Sur les huit élèves inscrits, quatre habitent le village, et deux nouveaux élèves devraient arriver en octobre ». Ces faibles effectifs traduisent une réalité : c’est une école… de classe qui a vu le jour ! Non seulement par les tarifs que donne l’article – « 210 euros par mois sans compter la cantine, 4,95 euros par jour » –, mais aussi par les frais d’inscription de 120 euros, les « forfaits activités pédagogiques et ateliers » de 36 euros mensuels, l’uniforme à 36 euros, la blouse à 26 euros, la garderie à 1,50 euro journalier, etc.

Pour finir, est-ce que Le Monde aurait envoyé deux de ses journalistes et aurait consacré un article de cette importance, et relevant autant de la publicité, à l’école d’un village assez éloigné de la capitale si une de ses représentantes n’était pas la fille de Gilbert Bécaud ?

Quoi qu’il en soit, si les auteures de ce texte ont cru qu’il y avait là un projet à soutenir parce que pouvant favoriser la vie dans une de ces zones rurales françaises dont le mouvement des gilets jaunes dénonce depuis dix mois la déshérence, elles se sont totalement trompées. Cette école n’a rien de démocratique, et elle n’apportera aucune amélioration au quotidien de la population bussiéroise !

Cordialement,

Françoise Graziani

 

 

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