Michel Onfray, la corrida et la mort

Ça commence radicalement : est-on plutôt antispéciste (qui refuse da distinction ontologique entre les hommes et les animaux) ou plutôt spéciste (qui l’affirme sans ambages) ? Pour répondre en connaissance de cause lire attentivement le chapitre 4 (qui veut faire la bête fait l’ange), passionnant, comme le livre dans sa totalité mais qui nous plonge dans une grande perplexité, car en dernière analyse, ne faut-il pas se résoudre au véganisme pour éviter toute souffrance aux animaux ?

Ça commence radicalement : est-on plutôt antispéciste (qui refuse da distinction ontologique entre les hommes et les animaux) ou plutôt spéciste (qui l’affirme sans ambages) ? Pour répondre en connaissance de cause lire attentivement le chapitre 4 (qui veut faire la bête fait l’ange), passionnant, comme le livre dans sa totalité mais qui nous plonge dans une grande perplexité, car en dernière analyse, ne faut-il pas se résoudre au véganisme pour éviter toute souffrance aux animaux ?

Sans doute, mais alors, nous explique l’auteur, le véganisme implique l’extinction de toutes les races de chiens (p. 303), comme soit dit en passant la fin de la corrida implique l’extinction du « toro bravo ». Nous y reviendrons bien sûr puisque de corrida il va être question maintenant.

Viva la muerte !

Et ça commence encore plus mal. Le chapitre intitulé « Miroir brisé de la tauromachie » porte en exergue deux citations, l’une de Simon Casas, « Faire l’amour au taureau…etc. », l’autre de Gilles Deleuze, « on reconnait le fasciste au cri encore une fois : vive la mort ! Toute personne qui dit « vive la mort » est fasciste… » .

On aurait préféré plutôt que Simon Casas, et par souci d’équilibre, une citation de philosophe ou de poète (ce qui n’est évidemment pas incompatible), Lorca par exemple, « La cojida y la muerte » (eran las cinco en punto de la tarde. Un niño trajo la blanca sabana…). Il convient néanmoins de s’attarder un instant sur le texte de Deleuze : on le sait, ce « viva la muerte ! » fut vociféré par le général José Millán Astray,  fondateur du « tercio » (légion étrangère), le 12octobre 1936 au cours d’une cérémonie par laquelle le philosophe Miguel de Unamuno accueillait le gotha franquiste à l’Université de Salamanque dont il était le recteur. Celui-ci qui s’était incompréhensiblement rangé aux côtés des franquistes répliqua son fameux « je viens d’entendre un cri nécrophile et insensé… » puis, « vous vaincrez parce que vous disposez de plus de force brute qu’il n’en faut mais vous ne convaincrez pas ! ».

Hurlement fasciste donc, sans le moindre doute mais doit-on souscrire pour autant à l’affirmation suivante de Deleuze : « Nulle beauté ne peut passer par la mort. » ?

Jouissance

Je ne sais pas, il faudrait creuser la question, je ne suis sûr de rien. En revanche je crois pouvoir partager le « Tout en moi s’offense lorsque je vois des formes qui se rattachent à un culte de la mort quelconque ». Je crois pouvoir partager cela quoiqu’il conviendrait, pour plus de précautions, de donner des exemples de quelques-unes de ces formes de sorte qu’il faudra sans doute revenir à Deleuze.

Décidément, ça commence mal,  le texte de Onfray lui-même commence mal : « Toute virilité ostentatoire signale bien souvent une virilité défaillante. », et ainsi de suite…

Péremptoire n’est-ce pas ? Dommage car Onfray dans son immense œuvre (je suis toujours abasourdi par la capacité productrice de cet homme), nous avait habitués à plus de rigueur démonstrative que ces affirmations de zinc à l’apéro.

Puis il règle leur compte aux célébrités : Goya, Picasso, Manet, Botero, Gautier, Arrabla, Lorca, Char, Montherlant, Hemingway, Cocteau, Savater, Bergamin, Leiris. En un mot, un seul, jouissance : « ce qui est proprement jouissance du spectacle de la souffrance d’un animal doublée de la théâtralisation de la torture… »

A cet instant, à ce mot, jouissance, le philosophe déchoit, se dégrade au niveau le plus infantile des polémiques de comptoir (décidément…) entre pro et anti-corrida.

Car ce n’est pas vrai. Le connaisseur, « l’aficionado de verdad » (je ne parle pas ici des imbibés de bière qui garnissent les gradins au mois de juillet et que l’on retrouve toujours « jouissant » dans les tribunes du Real ou du Barça), l’aficionado, donc, ne va pas « a las cinco de la tarde » jouir du spectacle de la souffrance d’un animal.

Il va observer avec attention une « faena », un travail qui sera d’autant plus réussi que les picadors auront été promptement chassés  et la vie ôtée par un unique coup de sabre.

Je ne suis pas un « aficionado »

Précisons sans plus tarder : je ne suis pas un aficionado, je n’ai vu que deux corridas dans ma vie et je souhaite la fin de ce spectacle. Je suis d’ailleurs persuadé que la corrida a fait son temps et que ses jours sont comptés.

Pour autant je ne peux que m’insurger contre des propos « incontrôlés » qui fustigent et salissent ce vieux madrilène à côté duquel j’assistais à ma première corrida dans les gradins de Las Ventas et qui consentit à m’expliquer chaque geste du torero dans une langue poétique et sobre et prononça le mot  « indigne » et détourna son regard au moment de la mise à mort qu’il pressentait catastrophique, et qui le fut. Me croira-t-on si j’ajoute que, comme moi, il en avait les larmes aux yeux ?

Je ne peux que m’insurger contre des propos simplistes, simplificateurs qui ne parviennent pas cependant à ternir le souvenir de ma mère et de mon père dont je m’autorise à dire un mot puisque Michel Onfray nous conte les siens.

Una barbaridad

Mon enfance fut enchantée dans ce village du Quercy où mes parents trouvèrent refuge en 1939 après avoir été vaincus par le fascisme, justement. Enchantée par la voix de ma mère qui, femme de ménage elle aussi, lavant, astiquant, récurant, à la maison et chez les bourgeois alentour ne cessait de chanter les « pasodobles » du répertoire taurin, entre autres, « El gato montes, , el relicario, sombrero, en er mundo, Francisco Alegre… répertoire qui se concluait souvent par « El emigrabnte » (cuando salí de mi tierra volví la cara llorando…).

Il me vint un jour de lui demander comment cela se déroulait une corrida. Elle me répondit qu’elle ne savait pas, qu’elle n’en avait jamais vue, se contentant d’aller voir les toreros chamarrés à leur arrivée aux porte de la plaza dans leurs grosses voitures mais ajouta-t-elle, aller voir tuer un animal, non !    

J’interrogeais mon père qui à huit ans gagnait quelques pesetas en vendant l’eau fraîche de son « botijo » (cruche) dans les arènes de Madrid. Il me raconta les faenas des plus grands, Belmonte, los Gallos, Granero, et jusqu’à ce fasciste de Manolete, mais la mise à mort, non, « una barbaridad… ».

On l’aura compris, je ne suis pas allé voir ces deux corridas pour jouir de quoi que ce soit et je n’y suis plus jamais retourné car je souhaite moi aussi que cesse le rituel qui se conclut par la « barbaridad ».

Fadaises

Je ne comprends cependant pas comment un penseur aussi perspicace et subtil que Michel Onfray puisse se laisser aller à des niaiseries telles que : « il existe un lien entre la passion tauromachique et la sexualité des aficionados ». Oserait-on lui rétorquer, si l’on ne redoutait de patauger en eau si trouble : n’existe-t-il pas un lien entre la sexualité de son boucher et la viande qu’il tripote à longueur de journée, la tournant, la retournant, la caressant avant de trancher ?

Passons, passons sur les fadaises contées ici quant à la sexualité des aficionados célèbres, l’incapacité de Leiris à la turgescence, les fantasmes de Bataille, les aberrations de Montherlant et celles plus aberrantes encore d’Hemingway car on ne le sait pas assez mais l’auteur nous le révèle : ces hommes avaient  en commun, outre l’amour de la corrida et leur impuissance ou déviances sexuelles la caractéristique d’être, soit suicidaires, soit carrément suicidés.

Mais à trop vouloir prouver l’auteur ne fait-il pas preuve d’inattention ? Car entraîné par son propre délire dénonciateur de déviances il semble oublier ou ne pas voir que celui qui caractérise le « vive la mort » à juste titre en tant que fasciste, celui qui, par là, condamne tous ces aficionados célèbres mais néanmoins suicidaires, celui-là, Gilles Deleuze, lui aussi se suicida…   

Souffrance et conscience

Passons sur les pages d’analyses lexicales, torture, cruauté, sadique, perversion…, sur les descriptions, parfois approximatives,  de piques, de banderilles et d’estocs accumulés comme à plaisir (jouissance ?) pour en venir à la souffrance.

Car la question se pose : qu’est-ce donc que la souffrance ? Et voici que l’auteur nous entraîne d’un pas alerte de Descartes à  Meslier (le curé), à Spinoza (dualiste contre moniste) et c’est passionnant, je le dis sans la moindre intention de sarcasme. Passionnant ce petit peu, ce pas grand-chose qui nous distingue non de l’animal mais des autres animaux.

Serait-il ce petit rien quelque  chose de l’ordre de l’âme, de la conscience, de la substance pensée mêlée ou non à la substance étendue ? Je ne sais pas bien sûr. Comment le saurais-je ? La souffrance est-elle conscience d’être dans la douleur ou conscience de la douleur d’être ? Comment le saurais-je ?   

Des savants de toutes sortes, des chercheurs, des neurologues, des biologistes des philosophes ne parviennent pas à s’accorder (voir ici, une chronique sur le livre de Wolf et en particulier le commentaire signé popaul) sur la conscience et la souffrance, comment saurais-je ? Je vois le taureau forcer et forcer encore sous la pique, revenir sans cesse sur le banderillero qui le harponne, se jeter enfin sous l’épée qui le transperce et ne jamais fuir, jamais. Alors ?

Croyant mais pas pratiquant

Que cesse donc la corrida et que cessent les délires sur la souffrance et son spectacle car si la corrida était jouissance de la mort, qu’est-ce donc que la chasse et la pêche sinon jouissance sans doute honteuse, dissimulée sous le prétexte de la nutrition ? Qu’est-ce donc que dévorer des viandes sinon jouissance de la mort ?

Que cesse donc la corrida (oui mais comment faire ?) mais que cessent aussi tous les « impensés » des carnivores qui ne voulant pas  voir la mort dans leur assiette vitupèrent la mort spectaculaire « a las cinco de la tarde » en dégustant leur côtelette.

Je rejoins ici Michel Onfray quand s’agissant du véganisme  il use de la formule « je suis croyant mais pas pratiquant ». Evidemment, comment faire autrement ?  Car je ne dédaigne pas l’entrecôte bordelaise, le confit pommes sarladaises ou le « pollo al ajillo » comme le cuisinait ma mère et comme je continue de le cuisiner.

Tierra y libertad !

Mais pour finir, cette chose curieuse : les furieux opposants à la corrida (et certains sont d’une rare violence) ne présentent jamais, (Onfray non plus) l’argument qui à mon sens justifierait à lui seul la fin des corridas : des dizaines de milliers d’hectares sont en Espagne « réservées » à l’élevage des taureaux qui, disent les « ganaderos », ont besoin de tout cet espace pour bien vivre avant de finir dignement « en el ruedo » alors que les paysans  sans terres, en Andalousie et en Castille, attendent toujours les bras ballants l’aumône d’une journée de travail concédée par ces « grands d’Espagne » (Juan Abelló : 40 000 hectares, Samuel Flores dit Samuel de la Mancha dont on dit que ses taureaux peuvent aller d’Albacete à Séville sans quitter ses terres : 23 000 h., la famille de Alba : 20 000h.).

Curieux, non, que l’on ne « milite » pas pour que ces terres débarrassées des taureaux soient distribuées aux « braceros » ceux qui n’ont que leurs bras. Il est vrai que par les temps qui courent les occupations de terres se multiplient sans le concours des « amis des bêtes ».   Il est vrai aussi que parmi ces paysans sans terre il y a sans doute des… « aficionados ». Alors ?

Je le répète, ce premier opus de la trilogie promise est passionnant. J’attends avec impatience les suivants pour apprendre encore de cet accompagnateur en connaissances, de ce pédagogue, donc, qui, comme tous les pédagogues, peut aussi avoir ses faiblesses.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.