Folie des grandeurs (touristiques) en Occitanie

Après la lettre ouverte adressée à la Présidente d’Occitanie Carole Delga par les « Invités de Médiapart » et au moment où le GIEC publie son inquiétant rapport il est instructif, mais combien désolant, de feuilleter « Le journal de ma Région », région qui n’est autre, bien sûr, que l’Occitanie.

Carole Delga dans le Lot Carole Delga dans le Lot

 

Feuilletons donc. Page 2 : « l’événement : le très haut débit ça avance !

Lisons : « Aujourd’hui Internet est indispensable pour nombre de démarches du quotidien (déclarer ses impôts, s’enregistrer à Pôle emploi, inscrire ses enfants à la cantine... »). Donc la Région a mobilisé 200M€ pour soutenir les projets départementaux... ».

Tout cela serait bel et bon si à côté des ces « bienfaits » on n’omettait pas de signaler que « en France plus de treize millions de personnes sont « mal à l’aise » avec Internet, soit 23 % de la population de plus de 18 ans (voir l’excellent reportage de Julien Brygo dans Le Monde diplomatique d’août 2019)…

… si l’on n’omettait pas de signaler que l’envoi d’un simple e-mail avec une pièce jointe consomme une énergie équivalent à celle que consomme une ampoule basse consommation allumée pendant une heure soit 24Wh selon l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie, ADEME)

… que, en 2016 c’est 2672 milliards d’e-mails (hors spam) qui ont été envoyés dans le monde, sachant que la production électrique de 15 centrales nucléaires pendant une heure équivaut à l’envoi de seulement… 10 milliards de mails. Sans compter les heures de vidéos ajoutées chaque minute sur Youtube (chiffre de mars 2017), sans compter Google, Facebook et tutti quanti , bref les internautes sont responsables de 50 % des gaz à effet de serre émis par internet…

… sans compter, si l’on peut dire, les « data centers » : « globalement on estime qu’un data center consomme autant d’électricité en un jour qu’une ville de 30 000 habitants… etc. Il vaut donc de lire (ici) en détail l’article de S. Barret et pourquoi pas s’il y a lieu de le contester.

Alors bien sûr, on ne peut plus se passer d’internet ( la preuve!), on ne peut plus « revenir à la bougie » comme disent plaisamment les climato-sceptiques. Sans doute, mais on peut peut-être limiter la casse comme le propose l’auteur de ce reportage.

Continuons cependant à feuilleter notre journal d’Occitanie. Page 4. HYDROGENE VERT: la région veut devenir leader européen ! Ce n’est pas gagné si l’on sait que les plus avancés dans ce domaine sont les pays nordiques. Car, en effet, l’hydrogène vert (à ne pas confondre avec l’hydrogène « gris ») est nécessairement produit, pour qu’il soit bien vert, c’est-à-dire qu’il ne dégage aucun effet de serre par électrolyse de l’eau utilisant un courant électrique lui-même vert, c’est-à-dire réellement renouvelable : hydroélectrique ou géothermique. L’éolien ou le solaire, par exemple, ne produisent pas une énergie totalement propre donc l’hydrogène produit n’est pas vert mais « gris ». Et dans le domaine de l’énergie propre les pays nordiques sont largement en avance. Notre brave et chère Carole a donc du pain sur la planche.

Feuilletons encore un peu. Nous voici au cœur du dossier central et primordial (p.7) intitulé « Notre région vous ouvre les bras » ! Ce n’est pas moi qui dirais le contraire car, en effet, bien des femmes et des hommes de cette région nous ont ouvert les bras en 1939 quand les 500 000 vaincus de la Guerre civile d’Espagne, parmi eux mes parents, ont franchi les Pyrénées en ce terrible mois de février 1939. On peut lire à cet égard le bouleversant reportage de Anne Mathieu dans Le Monde diplomatique d’août et, foin de fausse modestie, mon dernier livre «Notre guerre (nuestra guerra) » (The BookEdition).

Cependant,  quatre vingts ans plus tard il ne s’agit plus d’ouvrir les bras à des réfugiés politiques mais à des… touristes. Car, lisons : l’accueil fait partie de l’ADN de l’Occitanie terre de convivialité et de partage. N’exagérons rien chère Carole, car si nous, républicains et révolutionnaires espagnols, fûmes accueillis par des hommes et des femmes généreux, résonnent encore à mes oreilles d’enfant le trop fameux : « sale espingouin qui viens manger notre pain, retourne dans ton pays ! ». Comme j’entends encore, aujourd’hui, sur la place du Puits de Souillac des qualificatifs peu amènes concernant les Maghrébins et les Africains sud-sahariens que des femmes et des hommes bons accueillent en effet aujourd’hui.

Mais revenons au tourisme : le tourisme, dis-tu chère Carole (car entre concitoyens « progrés » comme on dit tras el Pirineo, on se tutoie, n’est-ce pas?) est une filière économique majeure que la région entend développer plus encore en préservant l’authenticité du patrimoine régional avec, à la clé, des créations d’emplois sur tous les territoires ».

Comment peux-tu dire une chose pareille en mettant en exergue des « chiffres-clés : 30 millions de touristes par an, 14 millions d’euros par an dépensés par les touristes dans la région (au profit de qui ? Leclerc?) et bien sûr le sempiternel chantage à l’emploi : 108 000 emplois te félicites-tu. Mais quels emplois ? Stables ou précaires ? Et rétribués de quelle manière ?

Non, il ne faut pas mentir chère Carole, tu ne contribues pas à préserver le patrimoine régional en développant toujours plus le tourisme, ce tourisme-là qui n’est pas vert, qui ne fonctionne pas à l’hydrogène vert. Va donc en ce plein mois d’août faire un tour à Rocamadour (si tu trouves une place pour te garer) ou à Padirac ou à Beynac ou au pont du Gard, tu constateras comme notre patrimoine est préservé… Même notre gastronomie si réputée est impuissante à concurrencer la « fast food » internationale.

Car vois-tu, chère Carole, le tourisme est en train de saccager notre région comme il saccage la planète. Tu devrais en parler avec Ada Colau qui est affrontée en ce moment et depuis sa première élection à un véritable tourisme de masse et aux margoulins qui s’en enrichissent et qui massacrent Barcelone. Le tourisme a massacré la côte méditerranéenne (tu as déjà été à Benidorm, Carole?) et la Méditerranée elle-même dans l’eau de laquelle la multitude des plaisanciers et les monstrueux bateaux de croisière déversent sans cesse leurs déjections. Venise, cette perle, est en train d’être saccagée par ces monstres et ces cohortes de braves touristes traînant leurs valises à roulettes dont le vacarme trouble la vie et le sommeil des riverains.

Mais n’allons pas plus loin, revenons chez nous. As-tu observé cette belle rivière, notre Dordogne ? Il n’y a pas si longtemps on n’y trouvait pas un brin d’herbe, pas un galet enrobé de boue. Dans les années 60 on pouvait y pêcher dans les « cuves » (les grands trous) jusqu’à 70 kilos de poissons, à la main, que l’on allait vendre à la foire de Caminel. Je ne saurais trop te conseiller à cet égard de lire le magnifique livre de Jacques Laporte « Ma Dordogne passionnément ». Car aujourd’hui l’onde limpide encore est couverte de renoncules qui fleurissent au printemps et que d’aucuns « touristophiles » trouvent cela très joli. Seulement sais-tu quelle est la cause de ce fleurissement ? Les nitrates, Carole, et tous les déversements touristiques et phosphatés. Alors bien sûr plus de poissons ou presque au point que les sociétés de pêche repeuplent sans cesse pour que leurs adhérents puissent encore tremper la ligne entre deux défilés de canoës qui font la fortune de quelques margoulins qui, voici bien des années, avaient senti le vent.

renoncules

Non , Madame la présidente, le tourisme qui est responsable de 8 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre et synonyme dans bien des cas de plages souillées et de villes défigurées ne contribue nullement à préserver le patrimoine mais contribue essentiellement à le détruire. Non Madame la présidente le tourisme ne dessine pas un avenir radieux, il faut au contraire cesser de prendre l’avion pour un oui ou pour un nom, cesser de faire rouler des camions de 40 tonnes pour alimenter les « grandes surfaces », cesser de gaspiller 20 % des produits dans les poubelles de ces mêmes grandes surfaces alors que des femmes et des hommes, y compris dans notre région gastronomique, c’est un comble, ne mangent pas à leur faim, cesser d’utiliser des emballages plastifiés et décorés en quadrichromie dont on ne sait plus que faire, cesser de prendre sa voiture pour aller chercher une baguette de pain à cinq cents mètres, bref cesser cette consommation folle et ce tourisme qui favorise la gabegie pour entrer dans un monde de sobriété raisonnée, un monde encore vivable pour nos enfants et petits-enfants.

Heureusement un peu partout dans le monde, dans le pays et plus particulièrement dans notre région, des femmes et des hommes se dressent pour tenter de s’opposer au désastre annoncé. Pour ce qui nous concerne, ici à Souillac nous combattons le projet mégalomaniaque concocté par le président de CAUVALDOR d’une « Cité de la mode, du luxe et des arts créatifs » (sic). Nous le combattons en ces termes et osons espérer votre soutien Madame la présidente et chère Carole.

 

CONTRE LE PROJET COMMERCIAL « VILLAGE DE MARQUES » DE CAUVALDOR

Le pôle shopping de la « cité de la mode et des arts créatifs » est une très mauvaise idée !

Un projet déraisonnable : prévoir la circulation de trois mille voitures sur un réseau qui restera inapproprié (sans compter les camions) au moment où l’Agence Nationale de Sécurité Sanitaire informe que les particules fines et ultra-fines produites par la circulation routière sont responsables de la mort prématurée de 45 000 personnes par an est une aberration.

Un projet insensé : faire le commerce de produits de luxe quand tant de personnes ont de graves difficultés de fin de mois est proprement indécent.

Un projet absurde : qui viendra à Souillac acheter des colifichets produits par « l’art dit créatif » alors qu’ils sont en vente partout y compris massivement sur internet ?

Un projet méprisant : de quel droit, au nom de quelle « utilité publique » veut-on exproprier des citoyennes et des citoyens vivant dans un environnement préservé pour promouvoir et vendre un pseudo-luxe ?

Un projet irresponsable : au moment où la jeunesse du monde entier se mobilise pour lutter contre le réchauffement climatique et le massacre de la biodiversité, ce projet tourné vers un passé qui à force de bétonisation et de croissance folle détruit la vie sur la planète est extravagant.

Un projet mortifère : car il contribuerait non seulement à la destruction de la biodiversité, des plantes et des animaux mais également à celle des humains, enfants, femmes et hommes.

Des alternatives sont possibles et déjà mises en place dans bien des villes et villages de France pour peu que promoteurs et élus mettant de côté leurs ambitions personnelles se détournent du passé pour explorer un avenir durable respectueux de la vie sur terre, de la vie de nos enfants et petits-enfants.

 

Un autre projet est possible, nous sommes prêt(e)s à les y aider.

Pétition à signer en ligne sur Internet sur www.mesopinions.com : pétition n°63055 Association de Défense Quartier du Viaduc Timbergues - Aubugues de Souillac : associationdefenseviaducsouillac@gmail.com IPNS – Ne pas jeter sur la voie publique

 

 

 

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